Archives du mot-clé improvisation

Cécile Guillier : Text 3 – English

Free Immured-Art: Murmurs

Cécile Guillier

 

One of the most enjoyable experiences I had playing music was free improvisation. After overcoming a blockage that prevented me from doing so for many years (all during my studies at the conservatory and a few more afterwards), it became a joyful experience for me. On the initiative of a jazz piano teacher, with a few volunteer colleagues and adult jazz students, we would play for a few minutes, with or without instructions (when there were, it was sometimes structural constraints). My great pleasure was in this alternance of play and discussion afterwards. The discussion was free, that is to say not aimed towards progress or assessment, it was only the moment to talk about how far we had come, how each person had heard it, had been surprised, interested, disconcerted, left out… And I was quite at ease playing or singing, I had the impression that one was playing directly with sound matter (idiomatic or not) and with human relationships (what do I hear from others, do I answer them…). I think I was the only one to view it that way, and the others were surprised by my enthusiasm. I was struck by the power of free improvisation on a group, to connect individuals and create a common culture. The colleague who had organized this was careful not to make value judgments about the sound result and the choices made by each participant. I still have a kind of nostalgia for having caught a glimpse into what I would like to do much more often, and with much more diverse people, whether or not they are already musicians. Having said that, it takes a certain amount of courage to go beyond the usual musical rules of the game, and I don’t always have it. When we talk about walls, it’s mostly there that I see them, in our heads (like a drawing I studied in German class in college that said “the wall is still in our heads”). I get the impression that I have to cross a similar wall every time I play in the street, so outside a concert hall: the moment when I switch from a person who walks with a violin, like everyone else, to a person who is preparing to play in front of others. It’s a small psychological wall to cross.

Another experience, different, of the notion of a wall: during my violin apprenticeship at the conservatory, my teachers often pointed out my defects, my failures. I imagined them as walls that I had to overcome, and with a lot of effort and willpower, I hoped to overcome them. But I believe that the effort and the will focused me on the walls to overcome rather than on the interest to overcome them. I think that if my teachers had told me instead, this is what I enjoy doing, this is why I find interest in doing it, I might have found a quicker way to get over those walls. The pleasure and interest in being a musician, the nature of what a musician is, often remains unquestioned, unshared. It’s often a world of phantasms and individual projections, when it could be a world of shareable experiences.

 


Access to the three texts (English and French)

Texte 1, Faire tomber les murs : mûrs ?      Français

Texte 1, Walkabout Wall Falling [Faire tomber les murs : mûrs ?]      English

Texte 2a, Interlude      Français

Texte 2b, Interlude      English

Texte 3b, L’art-mur de la liberté : murmures      Français

Cécile Guillier : Texte 3

L’art-mur de la liberté : murmures

Cécile Guillier

 

Une des expériences les plus agréables de jouer de la musique qu’il m’a été donné de faire a été l’improvisation libre. Après avoir dépassé un blocage qui m’en a empêché pendant de nombreuses années (toutes celles de ma scolarité au conservatoire et encore quelques autres après), c’est devenu pour moi une expérience réjouissante. Sur l’initiative d’un professeur de piano jazz, avec quelques collègues volontaires et des élèves adultes en jazz, nous jouions quelques minutes, avec ou sans consigne (quand il y en avait c’était parfois des contraintes de structure). Mon grand plaisir était dans cet enchaînement de jeu et de discussion ensuite. La discussion était gratuite, c’est à dire pas orientée vers un progrès ou une évaluation, c’était seulement le moment de parler du chemin qu’on avait parcouru, de la manière dont chacun l’avait entendu, de ce qui l’avait surpris, intéressé, décontenancé, laissé de côté… Et j’étais assez à l’aise pour jouer ou chanter, j’avais l’impression que l’on y jouait directement avec de la matière sonore (idiomatique ou pas) et avec des rapports humains (qu’est-ce que j’entends des autres, est-ce que je leur réponds…). Je crois que j’étais la seule à voir les choses comme cela, et les autres étaient surpris de mon enthousiasme. J’ai été frappée par la puissance de l’improvisation libre sur un groupe, pour relier les individus et créer une culture commune. Le collègue qui avait organisé cela prenait bien garde à ne pas formuler de jugement de valeur sur le résultat sonore et les choix des uns et des autres. Je garde une sorte de nostalgie d’avoir aperçue ce que j’aimerais faire beaucoup plus souvent, et avec des gens bien plus divers, déjà musiciens ou non. Cela dit, il faut un certain courage pour dépasser les règles de jeu musical habituel, et je ne l’ai pas toujours. Quand on parle de murs, c’est surtout là que je les vois, dans nos têtes (comme un dessin que j’avais étudié en cours d’Allemand au collège et qui disait « le mur est encore dans les têtes »). J’ai l’impression de devoir franchir un mur semblable les fois où je joue dans la rue, donc en dehors d’une salle de concert : le moment où je passe d’une personne qui marche avec un violon, comme tout le monde, à une personne qui se prépare à jouer devant les autres. Cela constitue un petit mur psychologique à franchir.

Une autre expérience, différente, de la notion de mur : durant mon apprentissage du violon au conservatoire, mes professeurs me signifiaient souvent mes défauts, mes manques. Je les imaginais comme des murs à franchir et à force d’efforts et de volonté, j’espérais y parvenir. Mais je crois que les efforts et la volonté m’ont focalisé sur les murs à franchir plutôt que sur l’intérêt à les franchir. Je crois que si mes profs m’avaient dit plutôt, voilà ce que j’ai plaisir à faire, voilà pourquoi je trouve de l’intérêt à le faire, j’aurais peut-être trouvé plus rapidement comment franchir ces murs. Le plaisir et l’intérêt à être musicien, la nature de ce qu’est un musicien, reste souvent non questionné, non partagé. C’est souvent un monde de fantasmes et de projections individuelles, alors que ça pourrait être un monde d’expériences partageables.

 


Accéder aux trois textes (français et anglais)

Texte 1, Faire tomber les murs : mûrs ?      Français

Texte 1, Walkabout Wall Falling [Faire tomber les murs : mûrs ?]      English

Texte 2a, Interlude      Français

Texte 2b, Interlude      English

Texte 3b, Free Immured-Art: Murmurs [L’art-mur de la liberté : murmures]      English

Yves Favier

Access to the English translation: To Live on the Edges, To Praise the Ecotones

 


 

Vivre en lisières, éloge des écotones

Yves Favier

 

Sommaire :

1. Lisières
2. L’improvisation, pratique sociale
3. Propos libres autour de « Gaya Sapor »

 


Lisières

Évidemment la notion de « lisière » est celle qui titille le plus (le mieux ?) surtout lorsqu’elle est déterminée comme « zone autonome entre 2 territoires », zones musicales mouvantes et indéterminés, pourtant identifiables.
Ce ne sont pas pour moi des « no man’s (women’s) land », mais plutôt des zones de transition entre deux (ou plusieurs) milieux…

En écologie on appelle ces zones singulières des « écotones », des zones qui abritent à la fois des espèces et des communautés des différents milieux qui les bordent, mais aussi des communautés particulières qui leur sont propres. (On effleure ici 2 concepts, celui de Guattari, « l’écosophie » où tout se tient et celui de Deleuze, « l’heccéité = évènement ».

Ces lisières entre prairie, lac et forêt, accueillent des espèces des prairies qui préfèrent les milieux plus sombres et plus frais, d’autres plus aquatiques, et des espèces forestières qui préfèrent la lumière et la chaleur.

N’est-ce pas le cas en improvisation ?…

  1. L’improvisateur serait-il cet « être aux aguets » singulier ?
    Chasseur/cueilleur toujours prêt à capter (capturer ?) les SONS existant, mais aussi « éleveur », afin de laisser émerger ceux « immanents » ? Pas encore manifestes mais déjà en « possible en devenir » ?…
  2. « Le territoire ne vaut que par rapport à un mouvement par lequel on en sort. 
    Dans le cas de la notion de frontière de Hocquard associée à la conception politique Classique, l’improvisateur serait un passeur entre 2 territoires déterminés par avance par convention académique. Exemple : passeur entre LA musique contemporaine (savante sacrée) et LA musique spontanée (prosaïque sociale)… on va dire que c’est un début, mais qui n’aura pas de développement autre que dans et par le rapport aux conventions… ça sera toujours une ligne qui sépare, c’est une « abstraction » d’où les corps concrets (publics inclus) sont de fait exclus.
  3. Quelle LIGNE (musicale), pourrait marquer limite, une « extrémité » (elle aussi abstraite) à une musique dite « libre » à seulement la considérer de l’intérieur (supposé l’intérieur de l’improvisateur).
    Effectivement ôter toute possibilité de sortir de ces limites identitaires (« l’impro c’est ça et pas autre chose  », « l’improvisation aux improvisateurs ») procède du fantasme des origines créatrices et de ses « génies » isolés… pour moi le « no man’s land » suggéré par Hocquard est plutôt ici !

…données mouvantes fluctuantes…ne laissant à aucun moment la possibilité de description d’une situation stable/ définitive…
temporaire…valable seulement sur le moment…sur le nerf…
toucher le nerf, c’est toucher la lisière…
l’improvisation comme un ravissement…un kidnapping temporel…
où l’on serait plus tout à fait soi et enfin soi-même…
…tester le temps par le geste combiné avec la forme…et vice versa…
l’irrationnel à la lisière de la physique des fréquences bien raisonnées…
…bien tempérées…
rien de magique…juste une lisière atteinte par les nerfs…
écotone…tension ENTRE…
entre les certitudes…
entre existant et préexistant…
…immanent attracteur…étrange immanence attractive…
entre silence et possible en devenir
…cette force qui touche le nerf…
…qui trouble le silence ?…
…la lisière comme continuité perpétuellement mouvante

L’inclusion de chaque milieu dans l’autre
Non directement connectés entre eux
En change les propriétés écologiques
Traits communs d’interpénétration de milieux
Terrier
Termitière
Lieu où l’on modifie son environnement
À son profit et à celui des autres espèces

De quel récit la lisière est-elle le vecteur ?…

 

L’improvisation, pratique sociale

Passer de la croyance en la certitude à un travail créatif avec l’incertitude.
Passer d’équilibres figés à des déséquilibres proliférants.
Passer d’objectivités inculquées à des productions intersubjectives ?
Passer des prédictions déterministes (hégémonie) à une conscience des instabilités fondamentales.
Passer de l’horizon indépassable aux possibles/probables.
Passer des savoirs universels (centralisation/hiérarchisation) aux savoirs situés (rhizome/réseaux décentrés).
Passer de la structure supposée objective au mouvement élargi de pensée et de dialogue entre subjectivités…
…la lisière sciences/arts faisant écotone…

Gilles Deleuze et Félix Guattari :

De la couche centrale à la périphérie, puis du nouveau centre à la nouvelle périphérie, passent des ondes nomades ou des flux de déterritorialisation qui retombent sur l’ancien centre et s’élancent vers le nouveau.

 

Connectivité Plus forts Le centre comme milieu

et vice versa

 

Propos libres autour de « Gaya Sapor »

Août 2020

1/ Avant-propos

Habiter les lieux dans le temps qui nous est imparti, nous engage de fait dans 3 écologies simultanées :
 · Ecologie environnementale
 · Ecologie sociale
 · Ecologie mentale

La société/civilisation contemporaine globalisée/mondialisée, nous aspire dans un « maelstrom » anxiogène particulièrement puissant, augmenté par le moulin compresseur médiatique.

La conjonction de ces courants anxiogènes (crises : de l’emploi, financières, politiques, environnementales, sanitaires, culturelles, etc.) nous pousse, par puissances conjuguées sous la meule de l’injonction à s’adapter à l’inadapté, à la démission, résignation, abdication individuelle ou des luttes collectives alimentées par le désespoir (voire désespérantes) elles-mêmes…

Pour « passer d’une croyance en la Certitude, à une reconnaissance et à un travail créatif avec l’incertitude », émerge la nécessité d’une mise en œuvre « d’antidotes » à cette construction mentale toxique, à « produire » une subjectivité alternative… non conventionnelle… non conventionnée ?

 

2/ Vivre en « lisière de… » ou « Eloge des Ecotones »

La lisière Entre Arts et Sciences (savantes ou incorporées) est un « écotone », un abri précaire, une « skènè » (scène) qui change/bouleverse l’ordonnancement conventionnel « entre » les différents acteurs, habitants (humains et non-humains), publics… Plus rien ne peut rester figé, frontal, tout devient précaire et incertain… tout est en perpétuel mouvement, changement, évolution, émancipation de l’un vers/ pour/ à/ contre/ l’autre… Mais toujours en diversité… bio diversité, en écosystèmes mouvants inter-indépendants (autopoïèse) et interdépendants…

La/les musiques dans les « écotones sociaux », sont des vecteurs majeurs de sensibilités partagées, transmises dans et avec une totale incertitude de la manière ils vont être perçus (si, dans le meilleur des cas, ils le sont) ni par qui ils vont être perçus.
Il est désormais temps de « chevaucher » ces vecteurs de sensibilité active…

 

Toute la suite du propos et sa mise en œuvre pourrait être sous le regard poétique aiguisé d’Italo Calvino… dans Le città invisibili, 1972 :

KublaiKhan :
– Tout est inutile, si l’ultime accostage ne peut être que la ville infernale, si c’est là dans ce fond que, sur une spirale toujours plus resserrée, va finir le courant.
Marco Polo :
– L’enfer des vivants n’est pas choses à venir, s’il y en a un, c’est celui qui est déjà là, l’enfer que nous habitons tous les jours, que nous formons d’être ensemble. Il y a deux façons de ne pas en souffrir. La première réussit aisément à la plupart : accepter l’enfer, en devenir une part au point de ne plus le voir.
La seconde est risquée et elle demande une attention, un apprentissage, continuels : chercher et de savoir reconnaître qui et quoi, au milieu de l’enfer, n’est pas l’enfer, et le faire durer, et lui faire de la place.

J’aime la seconde …elle porte la saveur du/des savoir.s… en perpétuel mouvement. A suivre…

– Félix Guattari, Ecosophie 1968, 1991, Les trois écologies, Paris, Galilée, 1989.

– Gregory Bateson, Vers une écologie de l’esprit, Seuil, T1 1977, T2 1980.

– Bernard Stiegler, La Société automatique : 1. L’avenir du travail, chap. 5 : « L’accomplissement du nihilisme et l’entrée dans le Néguanthropocène. », Fayard,2015. La Société automatique

– Hans Jonas, Le Principe responsabilité : une éthique pour la civilisation technologique, 1979 ; trad. française éd. du Cerf, 1990.

– Barbara Stiegler, « Il faut s’adapter ». Sur un nouvel impératif politique, Paris, Gallimard, coll. NRF Essais, 2019.

– Ilya Prigogine (La fin des certitudes. Temps, chaos et les lois de la nature, Odile Jacob, 1996) cité par Déborah Bird Rose, Le rêve du chien sauvage, Amour et extinction, La Découverte, Les Empêcheurs de tourner en rond, 2011/2020 (trad. Fleur Courtois-l’Heureux) et Vers les humanités écologiques, Wildproject Editions, 2004/2019 (trad. Marin Schaffner).

Upper course of river Vishera. View to left coast.

Riebener_See3

L’écotone est souvent aussi un corridor, qui selon les saisons développe des fonctions différentes pour des espèces différentes.

fr.wikipedia/Écotone

le-citta-invisibili

 

fr.wikipedia/Autopoïèse

 

fr.wikipedia/Les_Villes_invisibles

 

Sharon Eskenazi

Access to the English translation Encounter with Sharon Eskenazi:

 


 

Rencontre avec Sharon Eskenazi
Jean-Charles François, Gilles Laval et Nicolas Sidoroff

Le 9 novembre 2019

 

Sharon Eskenazi a enseigné la danse et l’improvisation dans plusieurs écoles d’art et conservatoires en Israël de 2000 à 2011. Diplômée du « Movement notation Department of the Rubin Academy of Music and Dance » à Jerusalem, elle a poursuivi ses études à l’Université Lumière de Lyon où elle a obtenu un Master en danse (2013). Co-fondatrice du groupe DSF / Danser Sans Frontières à Rillieux-la-Pape, elle a réalisé au Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape (CCNR) en 2015 le projet Passerelles. Elle est l’assistante chorégraphique de Yuval Pick depuis 2014. Elle est Coordinatrice artistique et assistante chorégraphique au CCNR.
https://dansersansfrontieres.org/les-spectacles-les-projets/
http://ccnr.fr/p/fr/sharon-eskenazi-coordinatrice-artistique-et-assistante-choregraphique

Sommaire :

1. Présentation générale des projets Danser Sans Fronières (DSF) et Passerelles
2. Le projet Danser Sans Frontières
3. Le projet Passerelles
4. Les rapports danse/musique et la question de la créativité


1. Présentation générale des projets Danser Sans Fronières (DSF)
et Passerelles

Jean-Charles F. :

Peut-être, pour commencer, simplement décrire un peu ton parcours avant les projets qui ont eu lieu à Rillieux-la-Pape par exemple.

Sharon S. :

Donc, je suis née et ai grandi en Israël. J’y ai vécu jusqu’en 2011, quand on a décidé de revenir en France – mon mari est français, donc voilà pour lui c’était revenir – pour moi c’était un vrai changement de vie. Et donc mon parcours de danseuse s’est surtout déroulé en Israël, mais je dirais plutôt que je suis prof de danse et prof de chorégraphie. C’est ma spécialité : enseigner la chorégraphie ou les processus créatifs, c’est ce que j’ai fait en Israël. Dans mon travail j’ai fait beaucoup de projets entre israéliens et palestiniens. J’ai une amie très proche, Rabeah Morkus[*], qui est aussi une collègue palestinienne.

Gilles L. :

Vous étiez étudiantes ensemble ?

Sharon S. :

A un moment donné, on était toutes les deux dans l’équivalent d’un « CNSMD » entre guillemets – en Israël cela ne s’organise pas comme ça. C’est un groupe de jeunes qui dansent avec la Kibboutz Dance Company. (C’est la deuxième compagnie la plus grande en Israël, avec Betcheva.) C’est là qu’on s’est rencontré. Moi j’ai grandi là-bas et elle nous a rejoint quand elle avait 18 ans je crois. J’avais à peu près 18 ans moi aussi. Cela n’était pas dans mon Kibboutz mais juste à côté. Et donc on a passé un an ensemble dans cette formation.

Gilles L. :

Tu dis que ton métier est d’enseigner la chorégraphie, mais est-ce un diplôme ? Tu as fait des études pour ça ?

Sharon S. :

Oui. Mais c’était après. J’ai commencé… J’ai dansé toute ma vie, là, dans leur école, et puis j’ai fait la formation de deux ans avant d’être danseuse professionnelle, et puis après j’ai arrêté. Je me suis dit qu’en fait je ne voulais pas être danseuse et je voulais tout arrêter. Mais je me suis dit que, quand même, j’adorais la danse, donc j’allais continuer. Et je suis allé faire une Licence de quatre ans dans le domaine de la chorégraphie dans une fac de danse et de musique à Jérusalem, vraiment comme le CNSMD. Les trois majeures étaient : chorégraphie, improvisation et notation. Le système de notation ne peut pas être comme dans la musique, il essaie d’analyser le mouvement par des signes. Donc chaque notation a un système différent pour percevoir l’espace, le temps, le corps et les parties du corps. C’est super intéressant, moi j’adorais cela.

Gilles L. :

Donc ce sont des partitions ?

Sharon S. :

Oui. C’est complètement un autre monde, mais cela m’a vraiment ouvert la réflexion sur la chorégraphie et sur la composition. J’ai beaucoup appris, et plus que la chorégraphie, parce que la chorégraphie est aussi la scénographie et le spectacle, mais aussi la composition, c’est-à-dire comment on crée la partition-même des mouvements. Voilà, et après ça j’ai toujours dansé, mais dans des projets à droite à gauche, et j’ai commencé à enseigner assez vite la chorégraphie.

Nicolas S. :

Et la Licence était pour être chorégraphe ? Elle n’était pas pour être prof de chorégraphie ? Tu as parlé des trois majeures, il n’y avait pas une « mineure » pédagogie ou enseignement ?

Sharon S. :

Je ne peux pas dire, parce que certains en sont sortis et sont maintenant chorégraphes ou danseurs. Moi je suis sortie et j’étais prof, donc ce n’était pas orienté, mais il fallait faire aussi – comment on dit ? – des matières d’enseignement ou de pédagogie.

Jean-Charles F. :

Revenons sur les projets entre israéliens et palestiniens ?

Sharon S. :

Avec Rabeah pendant des années, on a monté des projets qui utilisent la danse, un outil pour rapprocher les deux peuples en conflit. Pour préciser un peu : on n’a jamais travaillé avec des palestiniens qui habitent en Palestine, donc on parle de palestiniens qui habitent en Israël. Quand je suis arrivée en France, on venait de lancer un autre projet en Israël, et j’ai été très déçue. C’était un peu dommage de ne pas pouvoir continuer à travailler avec elle. Et puis en arrivant en France, je me suis dit qu’en fait il n’y a pas qu’en Israël qu’il y a des problèmes d’identité, de vivre ensemble : comment on rencontre l’autre ? Sans avoir peur, comment tendre la main à quelqu’un qui est très différent et qui est des fois en conflit réel – bon c’est peut-être moins le cas en France mais… Quand je suis arrivée, je me suis dit qu’il y avait un vrai problème d’identité. Et donc j’ai eu l’idée de créer un lieu de création pour les jeunes qui aiment la danse et qui viennent de milieux sociaux différents, de réunir des jeunes de la ville nouvelle de Rillieux-la-Pape, là où nous habitions, c’était juste un hasard…

Gilles L. :

Comment êtes-vous arrivés ici ? Tu parles de « hasard » ?

Sharon S. :

En fait, on est arrivé dans la région lyonnaise par hasard, parce qu’on a cherché une école bilingue pour nos enfants qui ne parlaient pas français. Et on a trouvé une école à Lyon, c’est pour ça qu’on y est arrivé. Et à Rillieux-la-Pape parce qu’on a cherché une maison ou un appartement, et on n’était accepté nulle part parce qu’on n’avait pas les papiers nécessaires… Vous savez comment c’est ici, c’est très, très carré. Et donc « ici », par hasard, c’était la seule personne qui a accepté notre dossier. Alors on a dit oui tout de suite. Et moi je n’ai pas travaillé, je n’avais rien ici ; au départ j’ai décidé de ne pas chercher de travail parce que les enfants ont dû faire face à un très grand changement. Et puis, après un an, j’ai décidé de faire un Master 2 à Lyon II en danse, plus précisément arts du spectacle, parce que je ne parlais pas vraiment le français et j’avais très peu d’expérience de lire et d’écrire en français. Je me disais que, si je veux travailler ici, il faut bien améliorer mon niveau de français et avoir aussi un diplôme ou des formations en France. Et durant ce Master, j’ai décidé de fonder l’association « Danser sans frontières » (DSF) pour créer un groupe de jeunes danseurs amateurs, venant de cultures et d’endroits très différents et pratiquant différents styles de danse.

Jean-Charles F. :

Justement, toi-même, tu es ?

Sharon S. :

Moi je viens de la danse contemporaine. Mais comme je suis plus impliquée dans les processus de création, ce n’est pas un style particulier de danse qui m’intéresse, mais plutôt ce qu’il y a derrière, le contenu que quelqu’un amène dans sa danse. Donc ça peut être autant la danse urbaine comme la danse classique ou la danse contemporaine. C’est ça qui m’a intéressée dans cette démarche, c’est de créer un lieu de création. Pour moi, la création est un acte très important et qui libère la personne, qui lui donne accès à quelque chose d’intérieur, à son identité ; parce que pour créer, il faut savoir qui je suis et ce que je veux. Et donc, pour moi, la démarche n’était pas d’envisager un groupe de danse qui travaillait avec un prof enseignant telle ou telle danse ou telle ou telle chorégraphie. En plus de l’acte de la création comme acte fondateur, il s’agissait aussi de créer quelque chose ensemble parce que, si l’on crée ensemble, il faut toujours avoir quelque chose en commun, avoir la possibilité de parler, de partager, etc. Voilà, c’était là nos deux envies et donc j’ai fondé l’association fin 2013. Le groupe a été créé en avril 2014 avec 12 jeunes. Dès le départ il y avait la parité entre filles et garçons vraiment 6 et 6, donc c’était déjà bien… Et il y avait des jeunes de Rillieux-la-Pape, de la ville nouvelle comme d’autres quartiers, et aussi de Caluire-et-Cuire. Et on a commencé à travailler sur la première création ensemble, vraiment le début-début. Donc je leur ai proposé quelques démarches, quelques consignes de création et chacun a créé de petites choses en groupe qu’on a mises ensemble. Petit à petit, au cours des années, ça s’est vraiment développé. Et comme le but principal était de leur donner l’opportunité de créer, à la fin de la deuxième année, je crois, ils ont créé eux-mêmes leurs propres pièces. Donc une personne, un danseur ou une danseuse, a porté et signé la création. Et depuis c’est comme ça, c’est eux qui créent et moi je suis là pour faire mon métier : être un œil extérieur et les accompagner dans leurs démarches, dès le départ.

Jean-Charles F. :

Cela s’est passé dans le Centre Chorégraphique National de Rillieux ?

Sharon S. :

Alors, non. C’était une initiative personnelle et donc j’ai créé une association qui fait ses actions à Rillieux-la-Pape. Donc la mairie me donne chaque année un créneau dans un studio de la ville, et on travaille tous les dimanches de 16h à 19h. Donc c’est un vrai engagement de la part des jeunes, parce que ce n’est pas rien d’être présents tous les dimanches de 16h à 19h. Et en fait c’était un axe très clair : il n’y a pas d’auditions, ce n’est pas par le savoir-faire que quelqu’un peut être accepté, mais par l’engagement. Être engagé est aussi un aspect que je trouve super important pour les jeunes. Si on décide de faire quelque chose, c’est pour aller jusqu’au bout. Et ce n’est pas « je viens, je ne viens pas, c’est sympa, ce n’est pas sympa ».

Gilles L. :

Tu as eu des fois des soucis avec ça ?

Sharon S. :

Ah, oui ! Tout le temps.

Gilles L. :

Et qu’est-ce que tu dis aux gens ?

Sharon S. :

Ça veut dire que oui, parfois je dis aux gens par exemple qu’ils ne peuvent pas être sur scène parce qu’ils n’étaient pas avant aux répétitions. Parce que « là je ne peux pas, non, j’ai autre chose, ah non mais en fait, Sharon, je suis désolé(e), voilà, j’ai un repas de famille… » Alors ça arrive, mais maintenant, par exemple, je n’ai plus de soucis avec ça. Et même pour les jeunes qui rentrent chez nous, comme de nouvelles personnes qui rentrent, c’est tellement acquis que je n’ai pratiquement pas de soucis avec l’engagement.

Gilles L. :

Pour revenir sur la question de Jean-Charles, tu as été voir la mairie pour qu’ils te prêtent un studio de danse. Et après, petit à petit, cela s’est rapproché du Centre chorégraphique, dans un deuxième temps ?

Sharon S. :

Alors, le partenariat avec le Centre Chorégraphique National a commencé autour du projet « Passerelles ». En fait, dès le départ, en plus de toutes les démarches que j’ai racontées tout à l’heure sur la création commune, j’avais tout de suite dans ma tête cette envie de faire le projet « Passerelles ». Comme j’ai travaillé en Israël avec un groupe d’israéliens et de palestiniens, un groupe mixte, je me suis dit que cela pouvait être très intéressant de faire rencontrer les deux groupes et que chaque groupe puisse voir ce que veut dire de rencontrer l’autre. Qu’est-ce que cela veut dire de regarder un autre conflit un peu de loin, un conflit différent, tout en n’utilisant pas le mot « conflit », mais une situation sociale et culturelle et politique, telle que la situation en Israël ou la situation en France. Qu’est-ce que cela veut dire aussi d’avoir des identités très différentes. Comment chacun vit son identité propre sans la cacher, par exemple. Ce que j’ai trouvé ici très présent, c’est que… – peut-être il y a une envie politique ou une question culturelle ? – mais on a tendance à cacher sa singularité ou ses racines pour être comme tout le monde. Et donc je voulais vraiment que les jeunes – je ne sais pas – blacks ou arabes qui vivent ici dans la ville nouvelle se sentent fiers de leurs racines, de leurs origines, et qu’ils les expriment de manière libre. Et que c’est bien d’être tous différents et que chacun amène sa culture. Donc je pensais qu’en organisant une rencontre entre les français et le groupe israélo-palestinien, cela allait ouvrir des portes pour tous les participants. Mais, au départ ce n’était qu’un projet, vraiment sans argent, sans savoir si j’aurais quelqu’un derrière moi pour le porter. Et je commençais à peine à travailler avec Yuval Pick[*], directeur du Centre chorégraphique, à l’époque je n’étais pas son assistante, je n’avais même pas encore travaillé au CCNR. Je lui ai proposé ce projet, il était intéressé. C’était un an et demi après mon arrivée en France et je n’avais plus de groupe en Israël, donc il fallait aussi que j’aide ma copine palestinienne à en construire un…

Cela a été très laborieux. J’ai déjà lancé la machine ici. Le Grand Projet de Ville à Rillieux-la-Pape m’a aidée à monter un projet “politique de la ville”, donc j’ai pu obtenir de l’argent publique. Et donc il fallait absolument que ce projet aboutisse. Alors on a créé ensemble un groupe en Israël, moi un peu de loin, mais Rabeah de près. Et tout cela s’est réalisé en février 2015, date où le groupe israélo-palestinien est arrivé à Rillieux-la-Pape. Le CCNR a donné le cadre : cela veut dire le studio et aussi – parce qu’il y avait aussi le rez-de-chaussée – un lieu pour manger et accueillir tout le monde. Il y avait 24 personnes dans le groupe israélo-palestinien et 12 dans le nôtre, donc c’était un groupe énorme. Et en plus le CCNR a donné le temps au danseur Yuval Pick pour animer le stage, parce que l’idée c’était de se rencontrer, mais autour de la danse, pas juste dans un café ou pour faire la visite de Lyon. On a vécu une semaine de vrai stage de danse ensemble, avec les deux groupes. Et cela a été vraiment une rencontre humaine et un choc culturel très forts pour tout le monde. On avait la sensation que “faire tomber les murs” est possible. Mais ce n’est pas si simple, parce qu’il n’y avait pas de murs déjà établis dans les deux groupes, mais ils étaient très distants, ils étaient très différents, culturellement très éloignés. Ils n’avaient pas de langue en commun, car les français parlent à peine anglais, les israéliens et les palestiniens ne parlent pas le français. Il n’y avait pas non plus d’histoire commune entre les deux groupes et au sein de chaque groupe pris séparément. C’est-à-dire qu’à l’intérieur du groupe israélo-palestinien, il y avait des palestiniens et des israéliens qui n’ont pas l’habitude de travailler ensemble ni de faire des choses ensemble. Et à l’intérieur du groupe de DSF, comme je vous l’ai dit, il y avait des gens très différents. Et cela a vraiment fait un effet de « whhhfff » de – comment dire ? – oui, de rassemblement, de rapprochement plutôt. Des gens qui étaient des étrangers complets au départ sont devenus les meilleurs amis du monde une semaine après. C’était aussi vrai pour nous les adultes qui étions autour, on était très impressionné de cette force de la danse. Je dis de la danse, parce que ce n’est pas juste le fait de se rencontrer, pour moi, c’est la danse qui a permis de rencontrer l’autre, en premier lieu sans les paroles. C’est-à-dire sans les mots, et à travers le corps, parce que le corps parle et il a cette capacité d’accueillir le corps de l’autre, sans doute mieux qu’à travers les mots. Pour eux et pour nous aussi, cela a été une expérience très forte.

Il convient de juste expliquer un peu la démarche autour de ce projet, et voir comment cela s’est construit. J’ai commencé par la mairie et le Grand Projet de Ville pour obtenir des subventions publiques. Ce n’était une somme énorme, 3000 ou 3500€ je crois, et j’ai monté le projet avec ça. Pour pouvoir rentrer dans les frais, j’ai fait appel à des familles à Rillieux-la-Pape pour accueillir les jeunes. L’envie était de faire participer les habitants de Rillieux dans ce projet, de vraiment les impliquer dans une action commune. Cela s’est super bien passé, parce qu’ils étaient vraiment là et ils sont venus pour voir le spectacle. Ces gens, après, ont gardé contact avec les jeunes du groupe israélo-palestinien et du groupe français. C’est devenu un cercle proche du groupe DSF. En plus ces familles ont permis d’accueillir les jeunes sans avoir à sortir le budget que cela nécessite. Et puis j’ai aussi appellé des habitants de Rillieux-la-Pape pour être bénévoles dans la cuisine : on était 35 jeunes et puis les adultes autour. Donc on était 50 en tout qui devaient manger tous les jours, trois repas par jour, pour des jeunes. Et comme j’avais très peu de budget, il fallait quelqu’un qui puisse cuisiner et surtout des pâtes pour 50 personnes. C’était une autre façon d’intégrer les habitants dans ce projet. Et la MJC a aussi été partenaire.

 

2. Le projet Danser Sans Frontières

Gilles L. :

Tu te souviens comment tu as contacté ces gens-là, ces bénévoles ? C’était dans le journal municipal ?

Sharon S. :

Bonne question. Il y a un aspect très important : au départ, je n’ai pas créé le groupe DSF toute seule. Je l’ai créé avec Hatem Chaiti[*]. Il est danseur chorégraphe de hip-hop et habite à Rillieux-la-Pape. Il est tout ce que moi je ne suis pas : homme, musulman, qui danse hip-hop. Alors que je suis israélienne, femme, juive et je viens de la danse contemporaine. Je me suis dit, voilà, il ne suffit pas de dire aux autres de faire tomber les murs, il faut commencer à le faire avec soi-même. Donc il a commencé ce projet avec moi, et c’était très intéressant. Même quand j’ai mené des projets en Israël avec des palestiniens et des israéliens, c’était toujours dans le domaine de la danse contemporaine. Donc, là c’était différent. Je l’ai rencontré, et cela a été la première fois que j’ai assisté à un cours de danse hip-hop – parce qu’en Israël ce n’est pas comme ici, ce n’est pas très commun ; quoique maintenant cela l’est peut-être devenu mais il y a 10 ans je ne crois pas que c’était le cas. J’ai travaillé surtout dans des lieux qui forment des jeunes qui veulent être professionnels, la danse urbaine n’y était pas enseignée. Et donc j’étais assez éloignée de cette culture et c’est par Hatem que j’ai pu rencontrer le hip-hop. Cela a été le moyen de travailler avec des gens différents. Nous avons commencé le premier projet “Passerelles” ensemble. Il n’est pas né ici, mais cela fait des années qu’il habite et travaille à Rillieux-la-Pape, il a de la famille et des amis. Donc il m’a aidée aussi à trouver des bénévoles, et en plus à cette époque-là, il a travaillé à la MJC de Rillieux-la-Pape. Par Hatem on a fait aussi des partenariats avec la MJC, avec le CCNR et par DSF avec la ville. Donc c’était les trois partenaires qui ont porté finalement le projet.

Jean-Charles F. :

On peut peut-être revenir en arrière un tout petit peu. Tu as parlé d’engagement, je voulais savoir exactement ce que cela voulait dire : c’était simplement un engagement de temps ? Ou d’être là ? Ou est-ce qu’il y avait d’autres éléments qui entraient en compte ?

Sharon S. :

Pour moi c’était d’être là.

Jean-Charles F. :

C’est une présence physique et active ?

Sharon S. :

Oui, exactement.

Jean-Charles F. :

Est-ce la seule obligation ?

Sharon S. :

Oui, c’est tout ce qui est important en fait. Parce que chaque personne amène quelque chose, donc si elle est là, présente, elle va contribuer. Et si elle n’est pas là (ou seulement de temps en temps) cela ne tient pas, ni pour le groupe ni pour la personne elle-même.

Jean-Charles F. :

Alors quel était le profil des gens qui ont été éliminés ?

Sharon S. :

En fait je n’ai éliminé personne. Ce qui était important pour moi, c’était d’exiger une présence régulière, parce que l’engagement est justement un des problèmes des jeunes qui vivent dans la ville nouvelle. Soit, ils ont moins d’exemples dans leur vie d’engagement réel, soit ils ne se sentent pas responsables de ce qu’ils font. Donc amener chacun à apprendre combien l’engagement est important, était une démarche éducative essentielle pour moi. Parce que si quelqu’un n’est pas présent, il ne va pas apprendre. Il s’agissait moins d’éliminer qui que ce soit, que de dire que la réussite commence par là dans la vie professionnelle. C’était pour que cela soit clair.

Jean-Charles F. :

Donc je comprends et même j’adhère à cette idée, mais en même temps ce qui m’intéresse c’est de savoir un peu les raisons de ceux qui n’ont pas accroché.

Sharon S. :

Alors, voilà l’exemple d’un jeune qui avait beaucoup de problèmes personnels, et aussi à l’école. Il est arrivé jusqu’en troisième ou seconde à l’école, puis il en est parti. Et donc il avait un vrai problème d’engagement, une difficulté à croire en quelque chose. Je l’ai accompagné pendant trois ans, de 2014 jusqu’à 2017. Eh bien je peux vous dire que j’ai tout essayé. Je suis même allé avec lui à l’école de la seconde chance après qu’il ait été renvoyé de son lycée. Il a donc passé un an à la maison sans rien faire, et j’ai essayé avec sa mère et sa grand-mère, de faire en sorte qu’il continue DSF malgré tous ses problèmes et cela n’a pas été facile. Et à la fin je suis même allée dans son école pour être l’adulte responsable et cela n’a pas marché. Il est resté peut-être trois mois dans ce lycée, et puis il en est parti. Et après j’ai réessayé qu’il réintègre DSF, parce que je pensais que DSF était un cadre qui pouvait l’aider mais je n’y suis pas arrivée. Maintenant il n’est plus dans le DSF. Et c’est vrai que ce n’est pas le fait d’avoir mis l’engagement comme la règle numéro un qui a conduit à ce qu’il ne fasse plus partie du groupe DSF, parce qu’il avait toutes ses chances. Et la porte est toujours restée ouverte et il le savait. Mais ça montre qu’avoir des problèmes d’engagement n’est pas qu’une question de personnalité. C’est aussi une question d’expérience de vie, de… pas de problème familial, mais de…

Gilles L. :

… d’environnement ?

Sharon S. :

Oui d’environnement : qu’est qu’il y a autour de toi ? Qu’est-ce qui fait que tu n’arrives pas à être toi-même complètement dans un endroit pendant au moins un certain temps ? Parce que tu n’y crois pas ; parce que personne n’a confiance en toi, donc tu changes tout le temps, donc tu pars, tu reviens, tu pars, tu reviens, c’est super compliqué. Et c’est vrai que, par exemple, je sais que à la mairie, ils adhèrent au projet de DSF, mais une fois une élue m’a dit : « mais pourquoi vous ne travaillez pas avec des gens qui sont dans la rue ou qui sont en situation très précaire ? » Parce que c’est vrai que les gens de DSF, ce n’est quand même plus pareil maintenant. Même au début le jeune dont je parlais était un des plus vulnérables. Les autres ils font des études, ce sont aussi des jeunes qui sont très bien encadrés dans leur vie personnelle.

Gilles L. :

Oui, il y a beaucoup de futurs ingénieurs parmi ces jeunes danseurs…

Sharon S. :

Oui ils font de grandes études. Mais c’est vrai aussi que je crois et j’espère que le fait d’être dans ce cadre-là, dans DSF, cela a apporté beaucoup de choses à chacun. Donc cela a renforcé leur confiance et leur chemin professionnel. Maintenant il y en a qui sont devenus des danseurs professionnels, c’est grâce à cela aussi. Mais pas tous, DSF reste ouvert aux amateurs, ce n’est pas un groupe professionnel.

Jean-Charles F. :

Et juste pour finir avec ce groupe initial, qu’est-ce qui s’est passé à la première séance ? Ou les premières séances ? Au tout début ? Quelle était la situation spécifique ? Quels étaient les mécanismes qui ont pu créer le groupe ?

Sharon S. :

En fait, au début, cela n’a pas été facile d’établir des liens de confiance avec eux, à cause de leurs habitudes. Par exemple il y avait des jeunes qui ont pratiqué la danse contemporaine, le hip-hop et le « dance-hall » qui est la danse des îles, une danse africaine. Mais ceux qui pratiquaient ces trois styles de danse, le faisaient dans une manière – comment on peut décrire cela ? – dans une manière très stylée, c’est-à-dire : je produis, je copie le prof, je produis un style de danse, il y a un vocabulaire spécifique que je maîtrise plus ou moins. Il n’y a pas une démarche créative là-dedans, c’est juste une démarche de production, c’est-à-dire produire quelque chose et le faire bien. Et donc, moi, avec des exercices plutôt tournés vers la créativité, cela a été beaucoup plus difficile. La difficulté a été pour chacun de pouvoir développer quelque chose de créatif pour permettre un peu de les faire sortir de leurs zones de confort : « Ah ! Moi je sais bien tourner sur la tête, moi je sais bien faire ceci ou cela… je ne sais pas quoi… » Et à travers cette démarche, d’être un peu plus proche de l’artistique, parce que c’est cela qui m’intéresse, c’est l’art finalement. Et l’art n’est pas le vidéo-clip de MTV. L’art, c’est réussir à toucher la sensibilité de quelqu’un. C’est cela qui a été très difficile. Si l’on parle de murs, c’est là qu’il y a le mur le plus haut. Dans la cité en tout cas. On ne montre jamais quelque chose qu’on sait faire spécifique à soi-même indépendamment de la culture dominante du groupe auquel on appartient, sinon, il risque de nous rejeter. C’est un phénomène qu’on peut observer partout. Mais c’est encore plus vrai quand on grandit dans une cité telle que celle de la ville nouvelle de Rillieux. Alors ce n’est pas deux ou trois séances qui ont fait la différence. Ce travail a pris quelques années. Mais en même temps, je savais que c’était très important de leur faire découvrir l’art de la danse, parce qu’il y en a qui ne sont jamais venus à la Maison de la Danse par exemple, n’ont jamais vu un spectacle de l’art de la danse. Certains avaient derrière eux des années de pratique “culturelle”, et d’autres n’en avaient pas du tout. Et donc, rien que cette rencontre entre des gens qui pratiquent différemment la culture ou l’art, cela fait grandir tout le monde. Voilà, l’idée en plus était de leur faire découvrir l’art de la danse dans toutes ses formes. Donc on a été à la Maison de la Danse qui a même organisé pour nous une visite derrière les coulisses pour découvrir des métiers. Et après le projet Passerelles, ils étaient vraiment « chez eux » entre guillemets, au CCNR, au Centre Chorégraphique. Donc ils sont venus voir presque toutes les représentations en fin de résidence du CCNR, et c’est vraiment hardcore. Ce sont des compagnies émergentes qui font des choses qui ne se situent pas dans le mainstream, pas dans les pratiques reconnues par les institutions. Comment dire ? Ce n’est pas ce qu’on voit à la Maison de la Danse [rires]. Par exemple, même très simplement la question de l’homosexualité : je me rappelle une fois, une compagnie avait travaillé autour de ça, et pour eux, c’était vraiment la première fois qu’ils ont vu une telle expression libre autour de ce sujet. Après, il y a la question de la nudité (« t’as vu ? ») [rires] Donc c’était aussi une manière de leur faire découvrir en eux quelque chose d’artistique ou sensible, et de voir que c’est OK. On a la permission de toucher des choses qui, des fois, sont interdites ou sont cachées. Donc tout cela participait à faire tomber les murs de la façade. J’ai répondu à ta question ?

Nicolas S. :

On peut essayer de rentrer plus en détails. Dans PaaLabRes, on parle de la notion de protocole, le “truc” qui permet justement que ça commence. Donc la question de Jean-Charles portait aussi sur le moment où ils arrivent, le premier dimanche à 16h. Comment tu ouvres la porte, qu’est-ce que tu dis, la question du vestiaire et d’autres ? Et puis, qu’est-ce que tu leur dis au début, par quoi ça commence, est-ce que c’est sans paroles ou avec, et quelle première activité que tu leur fais faire ?

Sharon S. :

En fait, si je m’en rappelle bien, c’était en 2014, mais je crois qu’on a commencé par parler, parce que ce n’est pas une école de danse. On est parti vraiment de rien pour construire le groupe. Donc, hop, un samedi ou un dimanche arrive un groupe… chacun s’est présenté, un petit peu, et puis après, moi, je leur ai expliqué mes intentions sur la création, un peu comme je vous l’ai dit. J’ai commencé par leur parler du projet Passerelles, parce qu’il était déjà dans ma tête, et je voulais qu’ils le sachent pour voir s’ils en avaient envie. On a parlé du fait que chacun vient d’une technique ou d’un style de danse différents, que je n’avais pas l’intention de les mettre de côté et de ne faire seulement que du contemporain. Je voulais que cela soit clair, donc c’est la première chose que j’ai mis sur la table : chacun peut garder ce qu’il fait, tout va bien, on peut toujours faire du hip-hop si on veut ! C’était très important, parce qu’ils avaient un peu peur de se retrouver sans leurs habitudes ou sans ce qu’ils savent faire. Donc je ne me rappelle pas si on a fait la réunion et dansé tout de suite après, ou si c’était la fois d’après ? Je crois qu’on a dansé déjà, dans cette première rencontre. Je fais des exercices permettant de garder ce qu’on sait faire et quand même converser – danser – avec l’autre. Je suis rentrée tout de suite avec la danse. On a parlé, mais il y avait tout de suite une action de mouvements et de la danse. Je voulais qu’ils comprennent la démarche, et qu’ils voient que ce n’était pas un cours de danse comme ils ont l’habitude (avec un prof qui est là, les danseurs sont derrière et font ce que fait le prof). Ce n’est pas du tout comment cela que se passe. Je suis là, je parle, je donne des images, et eux ils doivent réagir, voilà. Bon, au départ c’est difficile, parce que comme je vous l’ai dit, ils n’avaient pas accès à cette manière de procéder. Ils n’avaient accès qu’à produire des mots qu’ils connaissent : des phrases, des mots et du vocabulaire déjà acquis.

Nicolas S. :

Quelles sont les images que tu donnes ? Est-ce que certaines marchent mieux que d’autres ou pas, certaines que tu as l’habitude d’utiliser ou pas, et pourquoi ?

Sharon S. :

Avec DSF, j’essaie de donner des images le plus – comment on pourrait dire ? – pratique, très dans l’action. [Elle montre par des gestes]. Parce que c’étaient vraiment des amateurs qui ne se connaissaient pas entre eux, donc il y avait plein de barrières qui rendait cela pas facile.

Jean-Charles F. :

Les images, ce ne sont pas des choses qui sont projetées ?

Sharon S. :

Alors, « image » n’est peut-être pas le mot parce que, en fait, ce sont des consignes qui concernent des actions à faire. Par exemple, c’est se donner la main. Et à partir de là, on peut proposer des choses, comme interdire de se séparer, pour voir ce qu’on peut faire avec cette idée. Voilà, ce genre de situation que chacun peut réaliser, même si cela n’est jamais simple, car cela touche à quelque chose d’intime. Il ne s’agit pas de produire quelque chose comme : hop ! j’ai fait un tour et tu dis « wow ! ». Ce n’est pas dans ce contexte que ça marche, que ça vibre. Donc j’essaye de faire des choses simples, mais pas si simples que cela. Parce que ce sont tout de même des danseurs : il faut à la fois qu’ils sentent la présence d’un défi par rapport à la danse, et que cela reste assez simple ou assez clair dans les actions pour ne pas les mettre en difficulté. J’essaye de trouver cet équilibre, puis d’improviser un peu avec ce qu’on peut observer. Je prépare un truc, mais après c’est le groupe qui improvise dessus. Et je ne me rappelle pas exactement ce que je faisais, bien sûr. [rires]

Jean-Charles F. :

Ce n’est pas grave…

Sharon S. :

Mais c’est sûr que c’était dans cet ordre-là, parce que je travaille toujours comme cela et que, petit à petit, de rencontres en rencontres, cela a commencé à faire sens. Mais cela a pris énormément de temps. Et aujourd’hui, par exemple, si j’invite des chorégraphes pour travailler avec le groupe DSF, et même moi de l’extérieur, je me dis « wow », c’est incroyable comme ils dansent, comment ils sont disponibles. Ce n’est pas seulement la disponibilité de leurs corps dans la danse, mais c’est aussi dans la disponibilité de leur for intérieur. C’est-à-dire qu’il n’y a pas de limites et c’est très impressionnant. Et c’est aussi parce que, après cinq ans de travail en commun et avec moi, il s’est formé un noyau dur. Ils ont pu rencontrer des chorégraphes, des danseurs, ils ont participé à des workshops, des stages, avec pas mal de gens, ils ont vu des spectacles et à la fin ils ont aussi travaillé avec Yuval Pick, ils ont pu faire l’expérience d’un véritable processus de création avec un chorégraphe. C’est tout cela qui a fait que, maintenant, ils sont super disponibles et super ouverts d’esprit.

Gilles L. :

Il y a une confiance qui s’est installée aussi entre eux, qui fait que cela se ressent beaucoup quand j’ai été voir le spectacle.

Sharon S. :

Pour eux, c’est vraiment devenu une famille. Il y a quelques jours, le 30 octobre [2019], on a présenté un spectacle et ils ont passé une soirée ensemble. En fait, ils sont tout le temps ensemble en dehors de DSF, donc ils sont devenus vraiment comme une petite famille et des amis très proches… Ils partent en vacances ensemble, cela va au-delà de ce qui se passe au studio. Mais c’est vrai que la confiance entre eux les aide à être libres, parce que c’est toujours le regard de l’autre qui nous fait peur. Tout change quand le regard de l’autre devient tellement bienveillant…

 

3. Le projet Passerelles

Jean-Charles F. :

On peut revenir au projet Passerelles. Par exemple, donc, si je comprends bien, c’était de faire venir des jeunes – ou moins jeunes je ne sais pas – d’Israël et de Palestine et donc est-ce que tu pourrais décrire un petit peu en terme de la composition de ce groupe. Par exemple, tu as dit que les palestiniens vivaient en Israël mais où en Israël, et même chose pour les israéliens ?

Sharon S. :

Alors dans le premier groupe qui est venu à Rillieux-la-Pape en février 2015, ils étaient 24, 12 israéliens et 12 palestiniens (ou très proche de ça peut-être 11 et 13 ou un truc comme ça). Et c’était très important pour Rabeah et moi qu’il n’y ait pas 14 israéliens et 3 palestiniens parce que cela arrive souvent. Car, pour les palestiniens, ce n’est pas évident de faire des choses avec des israéliens. La parité n’est parfois pas du tout respectée quand on fait des choses en Israël. Et c’était aussi très important pour nous qu’il y ait une parité hommes/femmes, donc il y avait vraiment presque le même nombre de garçons comme de filles, israéliens et palestiniens. Rabeah et moi, nous venons toutes les deux du nord d’Israël, côté Liban et nous avons grandi dans la même région, elle dans un village palestinien, et moi dans un village israélien. Et donc la plupart des jeunes palestiniens étaient originaires du nord d’Israël. Juste pour peut-être expliquer : en Israël habitent à peu près un million de palestiniens.

Jean-Charles F. :

On les appelle les arabes-israéliens ?

Sharon S. :

Oui. Pour moi, en premier lieu, ce ne sont pas des arabes-israéliens. Ce nom est celui que les israéliens ont inventés pour ne pas dire que ce sont des palestiniens et ne pas créer ce lien avec les palestiniens de Palestine. Et si on demande aux arabes-israéliens leur nationalité, ils vont dire qu’ils sont palestiniens.

Jean-Charles F. :

Oui, d’accord.

Sharon S. :

Comme je savais que, entre les israéliens et les palestiniens, ce n’est pas facile, il y avait un vrai problème d’affirmation d’identité, surtout chez les palestiniens envers les israéliens, et de considération des israéliens envers les palestiniens. Et donc, dans le projet Passerelles, il y a eu un moment où la télé France 3 est venue les interviewer au studio ici à Rillieux-la-Pape, il y avait un journaliste et un photographe. Donc ils ont filmé, mais ils m’ont dit : « Mais on ne comprend pas, qui est qui ? On ne voit pas de signes distinctifs ». Je leur ai répondu : « oui, eh bien, c’est vrai. » Et j’ai décidé comme ça, en improvisant, de leur demander de venir vers la caméra et de dire leur prénom, nom, et d’où ils viennent dans la langue qu’ils préféraient. En fait, j’ai fait ça pour les israéliens et les palestiniens plus que pour les français, parce que je savais que cela allait être très révélateur. Et donc tous les palestiniens – et ils ont tous la nationalité israélienne, ils habitent tous en Israël – tous les palestiniens, tous, sont venus vers la caméra, ils ont dit en arabe, je suis « je-ne-sais-pas-qui », je suis palestinien, ah ! et je suis palestinien qui habite à Saint Jean d’Acre en Palestine. Pour les israéliens, même Saint Jean d’Acre est complètement en Israël, pas que pour les israéliens mais pour tout le monde. Pour les palestiniens, c’est en Palestine. Et pour les israéliens, cela a été un vrai choc : que quelqu’un dans le groupe qui habite en Israël puisse dire qu’il habite en Palestine. C’est quand même extraordinaire. Et moi je savais que les israéliens allaient être extrêmement choqués. Voilà, je raconte cette anecdote pour juste expliquer que Rabeah et moi on peut dire que nous sommes voisines. Mais en Israël ce n’est pas comme ici, les communautés ne vivent pas ensemble. C’est-à-dire que les écoles, l’Education Nationale, sont séparées. Donc tu peux grandir à cinq minutes d’intervalle et ne jamais rencontrer un palestinien avec un israélien, sauf quand tu fais tes courses. Les systèmes sont séparés, donc tu grandis séparément. Et des fois tu ne parles même pas la langue officielle parce que, si tes parents ne sont pas éduqués ou qu’ils ne sont pas en contact avec la société israélienne, tu peux finir l’école et ne pas savoir parler hébreux par exemple.

Gilles L. :

Mais tu peux vivre quand même en Israël sans parler hébreu ?

Sharon S. :

Alors ce n’est pas facile : on crée des citoyens de deuxième zone qui n’ont pas les mêmes moyens, parce qu’ils n’ont a pas la même facilité d’accès au pouvoir ou aux gens, ou même à l’éducation. Parce que si l’on ne parle pas hébreux, on ne peut pas aller à la fac. Alors par exemple, la plupart, ceux qui ont de l’argent vont faire leurs études à l’étranger. Ils contournent le problème de ne pas parler hébreux. Ils ne regardent pas la télé israélienne qui est en hébreux. Ils regardent la télé de la Jordanie, du Liban, de l’Égypte. Cela fait que tu vis en Israël, mais tu ne participes pas du tout à la culture israélienne.

Jean-Charles F. :

Quelles étaient les pratiques de danse de ces deux groupes ?

Sharon S. :

Alors Rabeah est une vraie pionnière dans la communauté palestinienne. En plus du problème avec Israël, avec l’identité israélienne, etc., les palestiniens ont aussi leurs problèmes internes : parce qu’il y a des musulmans et il y a des chrétiens. Et il y a aussi une guerre entre les chrétiens et les musulmans, ce n’est pas facile. Et en plus la danse n’est pas du tout la bienvenue, ni dans la communauté musulmane, ni dans la communauté chrétienne. On accepte difficilement la présence des pratiques artistiques et que les femmes puissent danser. Bon, aujourd’hui cela a changé, je parle d’il y a vingt ans, de l’époque où Rabeah a commencé, ce n’était pas du tout accepté. Aujourd’hui, petit à petit, cela commence à l’être. Elle a pu vraiment amener cela au cœur du village. Elle a créé et fondé une école de danse, qui était je crois la première école de danse de toute la communauté palestinienne. Elle a beaucoup défendu cette idée et il y a maintenant des élèves qui sont grands, et il y en a même certains qui sont devenus professionnels. Mais c’est un combat permanent. Tout le groupe palestinien était constitué de jeunes qui gravitaient autour de Rabeah, et donc qui n’habitaient pas loin de Saint Jean d’Acre, le village palestinien. En ce qui concerne les israéliens c’était plus compliqué, parce que j’étais déjà ici et qu’il n’y avait personne pour fédérer un groupe. Et donc, on les a un peu trouvés comme ça, sur la base de ceux qui étaient intéressés par cette démarche, par ce projet de travailler avec les palestiniens. L’idée n’était pas seulement de venir en France, mais de créer un groupe en Israël, et vraiment proposer quelque chose d’intéressant dans le travail ensemble. En réalité, ce groupe a été créé justement pour partir en France et quelque mois après, le groupe n’a plus fonctionné, parce que les gens étaient trop loin les uns des autres. En fait, on a créé le groupe deux mois avant le départ. Cela veut dire que, en décembre 2014, c’était la première fois qu’ils se sont rencontrés. Quand ils sont arrivés en France, c’est à peine s’ils formaient un groupe. Pour eux c’était le tout début du projet. En plus, ils étaient 24, c’est trop de gens pour pouvoir gérer un groupe. Il y a eu un grand changement dans le groupe israélo-palestinien qui est venu pour la deuxième fois en 2015 : ce n’est pas le même groupe, mais il y a comme ici un noyau dur qui a suivi le projet depuis le début.

Nicolas S. :

La première fois où ils se voient en Israël/Palestine, c’est en décembre 2014, du coup est-ce que Rabeah a utilisé les mêmes méthodes que toi ?

Sharon S. :

Oui. Mais dans leur groupe, il y avait moins de différence de styles de danse. Parce qu’elle travaille un peu comme moi, donc ces jeunes-là avaient déjà cette habitude-là. Et les israéliens qu’on a trouvés avec une autre copine qui travaille avec nous, connaissaient aussi déjà cette manière de travailler. Mais par contre, pour eux, c’était le fait de travailler ensemble qui était nouveau. Et Rabeah et moi, on a vraiment insisté que toutes les rencontres aient lieu dans le village palestinien. Parce que souvent, le plus fort demande au plus faible de venir vers lui. C’est plus facile de faire une rencontre dans une ville juive que d’aller dans un village palestinien. Donc on a dit : eh bien ceux qui seront acceptés dans le projet seront ceux qui ont cette volonté de franchir ce mur-là, cette porte-là. C’était presque l’audition pour le groupe : qui a l’audace de venir plusieurs fois dans un village palestinien sans avoir peur. C’est ce qu’ils ont fait… Les jeunes de Rabeah ont invité les jeunes israéliens. Par exemple ils ont aussi passé un week-end ensemble, en étant invités dans les familles palestiniennes. Parce que ce n’est pas que la danse, pas que l’art, c’est aussi une démarche citoyenne. Être invités a produit un déclic chez eux. Cela a été toujours un accueil super chaleureux, donc c’était super important.

Nicolas S. :

Et quelle était la langue utilisée dans la rencontre en Israël ?

Sharon S. :

C’était l’hébreu, parce que malgré tout – je disais que c’était des systèmes éducatifs différents – ils apprennent l’hébreu à l’école. Après il y en a qui ne parlait pas l’hébreu, comme par exemple un jeune qui était en seconde. Mais les autres parlaient bien. La langue officielle était l’hébreu. Ensuite on a essayé d’utiliser systématiquement l’arabe et l’hébreu, c’était une déclaration à caractère presque politique. Les âges étaient aussi assez différenciés. Il y avait un jeune qui avait 16 ans, mais aussi une fille de 25 ans qui était déjà en Master en Israël. Elle parlait anglais, hébreu et arabe couramment. Il y avait donc toutes sortes de situations.

Nicolas S. :

Si on revient à la question de Jean-Charles, du coup, en France, au CCNR, les deux groupes qui arrivent, qu’est-ce que vous leur faites faire et comment ? C’était un stage avec la compagnie de Yuval Pick ?

Sharon S. :

Oui. Et tous les jours il y avait un cours de danse avec Julie Charbonnier[*], une danseuse de la compagnie le matin et l’après-midi – pas tous les jours – et il y avait des séances avec Yuval. Il y avait une fois où on a fait des choses entre nous pour développer justement la cohésion du groupe. On a aussi fait un spectacle à la fin de cette semaine, avec chaque groupe séparément. Pendant cette semaine-là on a préparé un peu le spectacle, chaque groupe répétant ce qu’il allait présenter. Et puis on a travaillé avec Yuval pour préparer le spectacle – ce n’était pas un vrai spectacle – dans ce qui ressemblait à une master-class ouverte à tout le monde. Dans le spectacle, le vendredi soir, le groupe DSF a présenté une pièce, le groupe israélo-palestinien a présenté une pièce, et à la fin Yuval a organisé une improvisation guidée devant le public avec tout le monde, 35 personnes sur scène. Et donc on a préparé ça aussi. On a fait une visite à Lyon, on a fait une soirée à la MJC, on a fait une soirée débat avec les habitants de la ville aussi. Quoi d’autre ? [rires]

Gilles L. :

J’ai assisté au débat, il était très important quand même, surtout entre eux.

Jean-Charles F. :

On peut savoir ce qui s’est passé dans ce débat ?

Sharon S. :

En fait, dans le débat, justement, ce que je vous ai raconté sur les moments où chacun a dit d’où il vient dans sa langue maternelle et qui a soulevé cette question : est-ce que les israéliens peuvent accepter le fait que les palestiniens se sentent palestiniens et pas israéliens ? Et donc toute cette difficulté-là, entre les israéliens et les palestiniens.

Gilles L. :

Le débat a été très vif.

Sharon S. :

Oui on peut le dire. Donc ça a fait sortir plein de choses entre les israéliens et les palestiniens. Il faut savoir qu’il est beaucoup plus facile de s’exprimer librement en dehors du territoire, et d’en parler, d’échanger des idées. Parce qu’en Israël, ce n’est pas toujours très facile. Donc, pour eux, cela a été vraiment un temps très fort et révélateur. Parce que les palestiniens ont eu eux aussi peur que les israéliens ne puissent pas accepter cela, mais ils ont découvert que ce n’était peut-être pas le cas. Donc c’était un moment fort et dans le débat cette problématique est ressortie. Même si c’est une problématique très intime quelque part qui ne concerne pas les français, c’est comme dans chaque accord de paix, il y a toujours quelqu’un d’autre, il y a toujours un troisième, parce que dans un couple il faut une troisième personne pour faciliter l’échange. La présence du groupe français a un peu servi à cela aussi. Après c’était un débat en trois langues, donc ce n’était pas toujours facile. Mais que peut-on dire de plus de ce débat ?

Gilles L. :

Est-ce qu’ils en ont parlé entre eux ensuite ?

Sharon S. :

Là, pour le coup il y avait un débat, mais c’était un débat intime, interne, entre nous. Et il était très, très, difficile, beaucoup plus difficile que le premier. Mais je crois que pendant la première semaine, ils n’ont pas beaucoup parlé entre eux, surtout pas des problèmes politiques. Et en plus il y avait un vrai problème de langue, parce que l’anglais c’était vraiment très minime chez les français. Donc ce n’était pas des débats très sophistiqués. Et ils ont vingt ans quand même, et dans le groupe israélo-palestinien la moitié du groupe était mineur. La première fois il n’y avait pas beaucoup d’échange verbal entre les jeunes. Et par contre, l’échange dans la danse était super fort, on a senti plein de chose, même sans parler. Et c’est ça qui nous a conduit à dire que, en fait, on ne peut pas s’arrêter là, c’est dommage. Et on voulait faire une autre rencontre, cette fois-ci en Israël pour faire…

Jean-Charles F. :

Le retour.

Sharon S. :

Le retour. Voilà, le match retour, exactement, et donc on est parti dix mois après en Israël, en décembre 2015. Pour cela j’ai eu une subvention « politique de la ville », c’était plus facile de convaincre les décideurs de cette nécessité parce qu’ils avaient déjà vu le projet “Passerelles” numéro un. Donc, on a eu une subvention pour payer les billets d’avion. Il faut dire aussi que la première règle que je me suis donnée est qu’il n’y ait jamais, jamais une barrière par l’argent, que jamais quelqu’un puisse ne pas faire quelque chose parce qu’il n’a pas d’argent. En fait, ils participent un petit peu, parce que c’est important de dire que tout ne tombe pas du ciel. Mais si quelqu’un ne peut pas payer cette somme-là, je la prends en charge. Certains viennent de familles très, très modestes, donc c’est important. Et voilà, on est parti en Israël pour une semaine, et c’était un peu la même idée : faire des stages et des rencontres autour de la danse. Mais cette fois-ci, il n’y avait pas un centre comme le Centre Chorégraphique qui nous a accueilli pendant toute la semaine. On est parti deux jours là, un jour là, comme ça partout un peu en Israël, pour rencontrer des artistes israéliens et palestiniens. Bon, c’était plus des israéliens en danse, parce qu’il n’y a pas encore beaucoup de danse chez les palestiniens, même si cela commence. Mais on a rencontré d’autres artistes et des musiciens, on a fait plusieurs rencontres un peu partout. Par exemple, on a fait une activité à Haïfa dans un centre culturel pour les trois religions et on a aussi présenté le premier film “Passerelles”. On a été à Saint Jean d’Acre et on a travaillé avec une danseuse américaine qui a dansé pour Alvin Ailey. Elle est venue bénévolement pour donner deux jours complets de stage. On a été à Tel Aviv aussi rencontrer une chorégraphe, on a fait une jam session improvisée avec un musicien et des danseurs. On a passé une journée dans un centre de danse et d’écologie : un centre de danse qui défend l’environnement, par exemple où l’eau est récupérée. Tout le système est écologique, ils ont construit tous les studios et tout le bâtiment, tout refait avec de la terre et des choses comme ça, avec une forte volonté écologique. Et ils font du travail avec les personnes en situation de handicap par exemple. On a aussi passé deux jours à Kfar Yassif, c’est le village de Rabeah. Et donc on a rencontré et dansé avec un groupe de danse ethnique, de danse palestinienne, le Dabkeh.

Gilles L. :

Le Dabkeh ?

Sharon S. :

Le Dabkeh est la danse palestinienne, la danse traditionnelle de Palestine, pas que de Palestine mais c’est très lié aux palestiniens. Maintenant, parce qu’il y a un vrai besoin d’affirmation d’identité, beaucoup de jeunes commencent à apprendre cette danse comme un symbole de leur identité palestinienne. Il y avait aussi un musicien spécialiste de derbouka – magnifique ce qu’il a fait – qui a joué, et après on a dansé avec lui, on a improvisé.

 

4. Les rapports danse/musique et la question de la créativité

Jean-Charles F. :

Précisément justement, c’était une question : les rapports à la musique dans tous ces projets. Comment ça marche avec la musique, ou les musiciens ?

Sharon S. :

Normalement par exemple quand on travaille au studio, il n’y a pas de musicien. C’est-à-dire on travaille toujours avec la musique, elle est très importante…

Jean-Charles F. :

C’est de la musique enregistrée ?

Sharon S. :

Oui. Ce sont des musiques qu’on aime bien, qui donnent l’envie de danser, qui impulsent en fait [en claquant les doigts].

Jean-Charles F. :

Qu’on aime bien, c’est-à-dire ?

Sharon S. :

Ce n’est pas celle qu’on écoute à la maison, mais celle qu’on aime bien pour travailler la danse, c’est-à-dire pour faire travailler le corps, je ne sais pas comment vous expliquer, je peux vous faire écouter. Par exemple : Fluxion, Monolake, Aphex twin.

Jean-Charles F. :

Donc c’est toi qui choisis la musique ?

Sharon S. :

Oui, si c’est moi qui donne le cours, je choisis la musique. Je trouve que cette musique-là va donner envie de faire telle activité ou tels types de mouvements, elle crée cette envie dans le corps. Après, chacun utilise des musiques différentes. Et si on peut travailler avec un musicien, ce sera vraiment un projet construit autour de cela, parce que c’est très spécifique. Si je travaille avec une musique et des morceaux que je connais et que je choisis, il y a une diversité extraordinaire : je peux choisir à un moment de travailler sur Bach, parce que j’ai envie de cette ambiance-là, et après un truc électronique qui donne une autre énergie, ou un morceau tribal ou africain ou punk, etc. Cela donne une palette beaucoup plus riche – riche ce n’est peut-être pas le mot – plus grande qu’un musicien qui amène une couleur spécifique. Mais c’est super intéressant ; par exemple, quand on a travaillé avec le musicien palestinien. Mais c’était juste une expérience qu’on n’a pas pu développer.

Jean-Charles F. :

Et les participants amenaient de la musique aussi ?

Sharon S. :

Non. Mais c’est une bonne idée. [rires] Je prends.

Jean-Charles F. :

Cette idée de créativité n’est pas complètement évidente en ce qui me concerne, parce qu’elle peut se décliner sur des millions de registres. Notamment, je me demandais par exemple… La question de la scène, parce que la danse contemporaine me semble complètement liée à cette notion de « scène » dans le sens d’un théâtre et donc à de la chorégraphie. Alors que d’autres formes, notamment le hip-hop a des origines…

Sharon S. :

Dans la rue…

Jean-Charles F. :

Oui, et la rue est une scène mais qui n’est pas cette scène-là du tout. Et qui donc a des règles totalement différentes, notamment dans l’idée de ce qu’on pourrait identifier comme créativité. (Moi je ne sais pas si ce que je raconte a la moindre réalité.) D’autre part, tu as dit, autre problème, c’est que les palestiniens non seulement n’avaient pas de pratique de danse, au départ enfin, du projet de ton amie, mais la société elle-même ne regardait pas la danse comme quelque chose de « bien ». Mais en même temps après, on dit : ah mais il y a tout de même une forme traditionnelle de danse qui existe…

Sharon S. :

Mais c’est pas du tout pareil, par exemple le Dabkeh n’est dansé originellement que par des hommes…

Jean-Charles F. :

Donc là aussi, dans les formes traditionnelles de danse, cela me paraît être assez éloigné de la notion de scène dans la danse contemporaine… Et c’est vrai que, aussi, on a vu beaucoup ces dernières années de la « récup », enfin même depuis plusieurs siècles, c’est la tendance de l’occident à récupérer les formes pour les mettre en scène. Donc cela m’intéresserait de savoir comment cela s’articule au sein de ce projet. Parce que là ce sont aussi des murs qu’il convient de faire tomber, mais le danger de les faire tomber est qu’il y ait une forme qui mange l’autre.

Sharon S. :

Hm… C’est vrai que dans le hip-hop de la rue, on peut plutôt dire aujourd’hui de « battle », il y a énormément de créativité.

Jean-Charles F. :

C’est ce qui fait battre l’autre.

Sharon S. :

Voilà. Et puis, en fait, tu improvises avec tout ce que tu as, tout ce que tu peux. Voilà, donc ça crée des moments magnifiques, sauf que ce n’est pas une création, parce que ce n’est pas une écriture, c’est de l’impro et c’est le moment présent. Ce n’est pas du tout pareil.

Jean-Charles F. :

Ce n’est pas une écriture ?

Sharon S. :

C’est-à-dire : ce n’est pas une chorégraphie, pardon.

Jean-Charles F. :

Cela ne s’inscrit pas dans du corps qui bouge ? Ce n’est pas appris, cela ne peut pas être reproduit ?

Sharon S. :

Cela dépend. Pour moi, la créativité dans le hip-hop est vraiment dans les battles. Parce qu’il y a cette notion de [en claquant les doigts] de titiller l’autre et toujours l’amener à un niveau plus haut de je ne sais pas même quoi, de corps, d’invention… Mais il y a un autre aspect dans les battles, c’est qu’elles sont très dans la performance. C’est-à-dire que le plus important est de ne pas montrer quelque chose de plus intime, de plus sensible, mais de montrer une performance et qu’elle soit «nickel». Donc, par exemple, personnellement, cela m’intéresse moins. Ce n’est pas une question de style de danse, parce que cela ne m’intéresse pas du tout dans la danse contemporaine où cela existe aussi.

Jean-Charles F. :

Oui.

Sharon S. :

Ce n’est pas une question de style de danse, mais par contre une question de démarche. Après, c’est vrai que quand on choisit de mettre plus en lumière quelque chose d’intime et intérieur, on ne peut pas faire les deux. Parce que tu as dit tout à l’heure, l’un va écraser l’autre. Je ne sais pas si j’ai bien répondu à ta question.

Jean-Charles F. :

Oui.

Sharon S. :

Donc pour moi, ce n’est pas une question de récupération. Je connais le problème du colonialisme dans l’art. Mais pour moi ce n’est pas une question de style ou d’esthétique, c’est une question de ce qui m’intéresse, moi, dans la personne qui danse. Après, la première fois que j’ai vu une « battle », j’ai bien vu cette créativité, je me suis dit « wow ! ça c’est vraiment intéressant ». Mais comment peut-on préserver cette créativité en dehors de cette ambiance de performance ? Pour qu’il y ait cette possibilité d’être dans les nuances plus fragiles, plus intimes. Mais pour moi, ce n’est pas une question d’esthétique mais que, tout d’un coup, je puisse voir dans la personne quelque chose de très inventif, de très innovant même. Même si elle ne sait pas ce qu’elle a fait, c’est sorti comme ça, donc c’était incroyable.

Jean-Charles F. :

C’est un peu comme ça dans toutes les formes improvisées, non ?

Sharon S. :

Oui, mais cela dépend de l’objectif de l’improvisation, de l’expérience de chacun. Par exemple dans un jam de « contact improvisation » ou d’autres, le but n’est pas d’impressionner l’autre, et il n’y a pas vraiment de public qui regarde. Ce n’est pas un spectacle en forme de jam, c’est un partage.

Jean-Charles F. :

Oui, d’accord.

Sharon S. :

Après, je ne sais pas, peut-être qu’il y a d’autres formes d’improvisation avec des personnes qui ont d’autres objectifs. Tout existe, donc… Je trouve que l’objectif des choses est important. Par exemple, si l’objectif est de gagner quelque chose, ça veut déjà dire qu’on est en compétition ; eh bien, pour moi, c’est déjà problématique. Parce qu’on ne peut pas être en compétition : on est différent, donc chacun amène autre chose. Je comprends la logique de la compétition mais pour moi, ce n’est pas un cadre qui peut permettre d’être vraiment créatif. Parce qu’il faut tout le temps impressionner, impressionner encore plus. Alors cela fait sortir des choses incroyables, mais le but n’est pas de faire sortir des choses incroyables. Je ne sais pas si j’ai répondu à ta question, mais pour moi, le but n’est pas de récupérer mais d’amener vers quelque chose.

Jean-Charles F. :

Et la danse classique, c’est aussi la compétition…

Sharon S. :

Oui. C’est vrai. La danse classique aujourd’hui semble ne s’intéresser qu’à la performance.

Jean-Charles F. :

Performance dans le sens sportif du terme.

Sharon S. :

Oui. Si je fais seize pirouettes, et après j’arrive à sauter [en claquant les doigts] et bien me réceptionner en étant «nickel», alors le public applaudit. Donc c’est comme dans une battle, c’est-à-dire que la performance corporelle est beaucoup plus importante que « qu’est-ce que cela veut dire ». Parce que pourquoi est-on sur scène ? On n’est pas sur scène pour impressionner, je ne sais pas, peut-être que oui ? C’est-à-dire que je ne suis pas contre la virtuosité, mais elle doit servir quelque chose. Si elle ne sert qu’elle-même, cela ne m’intéresse pas. Cela peut être magnifique, mais cela ne m’intéresse pas en tant que art. C’est comme les chinois, ils font des trucs où tu ne peux que dire « c’est wow ! », c’est magnifique, les gens sont là et ils tournent sur la tête de l’autre, des choses incroyables, mais moi, cela ne me touche pas du tout, du tout. Alors, bien sûr c’est moi qui menait le projet donc on peut dire que c’est ma sensibilité qui a un peu créé une ligne directrice. Je crois que, peut-être, quand chaque projet est dirigé, il a la couleur de celui qui en est à la tête, c’est un peu normal. En tous les cas, je crois que même aujourd’hui, même après cinq ans, on peut complétement voir la présence de la danse urbaine dans tout ce qu’ils dansent dans DSF. Donc cela n’a pas été gommé, même si ce qu’ils font c’est bien aussi de la danse contemporaine. Je crois que même la dernière création de Jérôme Ossou avait une proposition très urbaine, avec les vestes et les codes qui vont avec les mouvements quotidiens, nourrie par ce qu’on traverse, par exemple le travail avec Yuval Pick.

Nicolas S. :

J’aurais peut-être une dernière question. Il faut que je la choisisse bien [rires] (il est six heures). Il y avait l’idée en février 2015 de faire un truc au Centre Chorégraphique National, avec la Compagnie Yuval Pick, etc. Donc c’est faire intervenir des personnes extérieures, moins l’idée de « professionnels » que l’idée d’une « extériorité » au projet lui-même. Puis dans le voyage en Israël en décembre, vous allez rencontrer plein d’autres personnes. As-tu une démarche spécifique vis-à-vis de ces personnes-là, qui vont être au centre d’une intervention, mais à un petit moment dans le projet global autour de l’idée d’une rencontre qui décale ou surprenne ? A l’endroit où je travaille, je suis assez à l’aise pour faire se rencontrer des musiciens très différents. On construit des dispositifs qui leur permettent de commencer à se poser des questions sur le fait que cela ne marche pas comme ils croient que ça marche, qu’il y a des évidences qu’ils ont besoin de déconstruire. C’est une bonne partie de mon métier, et j’aime bien le faire. Par contre, si à un moment on me dit que des palestiniens et des israéliens arrivent et se rencontrent, j’ai toute une littérature des luttes politiques menées et de l’histoire, mais j’ai moins de dispositifs à ma disposition. Qu’est-ce que tu demandes aux intervenants ? Est-ce que tu fais une démarche particulière vers les intervenants de la compagnie Yuval Pick le premier jour, ou pas ? Parce que je ne suis pas sûr non plus qu’il y en ait besoin… Pour résumer : comment tu t’y prends pour organiser la rencontre de ce projet-là avec des intervenants extérieurs ?

Sharon S. :

Je n’ai rien fait de particulier, sauf de présenter un peu l’historique du groupe et sa composition. Je n’ai rien fait d’autre parce que, en danse, on danse. Cela peut être aussi ce que tu as dit, faire une rencontre très spécifique pour trouver d’autres moyens de danser. Mais normalement, si on a un groupe très hétéroclite de gens, le fait de danser ensemble va tout de suite créer cela. C’est-à-dire qu’il n’y a pas d’autre moyen. On travaille avec le « contact », on ne travaille pas frontal, on travaille sans miroir et on ne travaille qu’avec les autres. Donc à la fin d’une heure et demie, eh bien, c’est très rare qu’on ne se sente pas proches. C’est vrai ! C’est-à-dire, c’est très corporel, ce n’est pas dans la tête, ce n’est pas intellectuel, c’est juste que c’est une réalité qui se passe entre des gens qui dansent ensemble et qui doivent toucher… Mais ce n’est pas un contact physique comme on en a dans la vie quotidienne, cela n’amène pas à un truc ni sexuel, ni d’empathie, c’est à la fois neutre et fonctionnel, mais cela crée quand même une relation très intime, d’une manière très différente que dans la vie qu’on connaît. En fait presque tous les intervenants – ici avec Yuval, ses danseurs, même en Israël – avait un peu la même démarche. Pas tous, il y a toutes sortes de démarches, parce que on a aussi fait un cours et appris une chorégraphie, mais tout était vécu comme une expérience particulière. Donc chaque fois que cela s’est passé, c’était une expérience nouvelle, et ils étaient ouverts à ça. Mais la plupart du temps c’est la démarche-même qui crée cela indépendamment de l’objectif premier du cours. C’est-à-dire que je peux faire un cours autour d’un sujet, mais ce qui va se passer dans un courant souterrain, c’est cela qui me paraît important. Donc on peut faire des ateliers très différents, mais à la fin cela sera ce qui va être le plus présent dans la sensation globale des gens. C’est mon expérience, je travaille avec beaucoup de publics très différents, donc je peux dire que ça marche pratiquement toujours. Après, cela peut ne pas marcher pour une personne qui se sent vraiment en danger par rapport à cela. Juste, peut-être pour finir le book de « Passerelles », c’est important de dire qu’après ces deux projets, il y avait un autre projet à Bordeaux. Mais le dernier projet qu’on a fait ensemble, avec les deux groupes israélo-palestiniens et français, était une création avec Yuval Pick, le chorégraphe du Centre Chorégraphique National. La pièce s’appelle Flowers crack concrete, avec l’idée de fleurs qui craquent le béton : comment peut-on faire tomber les murs entre les gens ? Toute la pièce était autour de ça et de la question : comment peut-on être singulier et faire ensemble ? Ne pas effacer la singularité pour être ensemble, mais justement, vivre sa singularité pour créer un ensemble. C’était l’objectif de Yuval, il a fait en même temps une création lui-même pour ses danseurs un peu dans la même idée, et une avec ce groupe-là. Cette fois-ci, il y avait 12 israélo-palestiniens et 12 français. Cela a été présenté à la Maison de la Danse et en Israël en 2018. Ce projet était très important au niveau des budgets et de l’organisation, il était porté cette fois-ci par le CCNR, et non plus par DSF.

Jean-Charles F. :

Merci beaucoup.

 


Artistes qui ont été mentionné(e)s dans cet Entretien

* La danseuse Julie Charbonnier a commencé sa formation professionnelle en 2010 en rejoignant le Conservatoire National Supérieur de Danse de Paris (CNSMDP). Trois ans plus tard, elle part s’installer à Bruxelles, et intègre la Génération XI de P.A.R.T.S, école créée par la chorégraphe Anne Teresa de Keersmaeker. Puis en 2014, elle intègre l’équipe du CCNR dirigé par Yuval Pick, comme danseuse permanente. Elle a le privilège de commencer cette aventure avec la reprise du duo Loom, qui est une pièce alliant une grande subtilité à un engagement physique puissant. http://www.ccnr.fr/p/fr/julie-charbonnier

* Hatem Chraiti, professeur de hip-hop et organisateur d’évènements. Au moment de la création de Danser Sans Frontières, il enseignait à la MJC de Rillieux-la-Pape. https://www.youtube.com/watch?v=fU9uHfdmgk8

* Rabeah Morkus est une danseuse palestinienne, née à Kfar-Yassif en 1972. Elle a fait ses études de chorégraphie et de pédagogie de la danse aux écoles Kadem et Mateh Asher. Elle a rejoint la troupe de théâtre de Saint-Jean-d’Acre et la compagnie Kibbutz, dont le directeur était alors Yehudit Arnon. Elle a participé à plusieurs créations dirigées au théâtre alternatif de Saint-Jean-d’Acre par Hamoutal Ben Zev, Monu Yosef et Dudi Mayan. En parallèle a son activité de danseuse, Rabeah travaille à la réinsertion par la danse dans un projet dont l’objectif est d’aider les enfants qui ont des conflits avec leur famille et les femmes victimes de violence domestique. Pour elle, la danse est aussi un moyen de surmonter les traumatismes. http://laportabcn.com/en/author/rabeah-morkus

* Yuval Pick. Nommé à la tête du Centre Chorégraphique National de Rillieux-la-Pape en août 2011, Yuval Pick a derrière lui un long parcours d’interprète, de pédagogue et de chorégraphe. Formé à la Bat-Dor Dance School de Tel Aviv, il intègre la Batsheva Dance Company en 1991 qu’il quitte en 1995 pour entreprendre une carrière internationale auprès d’artistes comme Tero Saarinen, Carolyn Carlson ou Russel Maliphant. Il entre en 1999 au Ballet de l’Opéra National de Lyon avant de fonder en 2002 sa propre compagnie, The Guests. Depuis il signe des pièces marquées par une écriture élaborée du mouvement, accompagnée d’importantes collaborations avec des compositeurs musicaux et où, dans une forme de rituel, la danse propose un équilibre sans cesse remis en cause entre l’individu et le groupe. http://www.ccnr.fr/p/fr/directeur-yuval-pick

Sharon Eskenazi – English

Return to the French original text: Rencontre avec Sharon Eskenazi

 


 

Encounter with Sharon Eskenazi
Jean-Charles François, Gilles Laval and Nicolas Sidoroff

November 9, 2019

 

Sharon Eskenazi taught dance and improvisation in several art schools and conservatories in Israël from 2000 to 2011. She graduated from the “Movement notation Department of the Rubin Academy of Music and Dance” in Jerusalem, and studied at the Université Lumière in Lyon where she obtained a Dance Master (2013). Co-founder of the group DSF / Danser Sans Frontières in Rillieux-la-Pape, she directed at the Centre Chorégraphique National in Rillieux-la-Pape (CCNR) in 2015 the projet Passerelles. She is the choreograph assistant of Yuval Pick since 2014. She is Artistic Coordinator and Assistant Choreograph at the CCNR.
https://dansersansfrontieres.org/les-spectacles-les-projets/
http://ccnr.fr/p/fr/sharon-eskenazi-coordinatrice-artistique-et-assistante-choregraphique

Summary :

1. General Presentation of the « Danser Sans Fronières » (DSF) and « Passerelles » Projects
2. « Danser Sans Frontières »
3. « Passerelles »
4. Relationships Dance/Music and the Question of Creativity


1. General Presentation of the « Danser Sans Fronières » (DSF)
and « Passerelles » Projects

Jean-Charles F. :

Perhaps, to begin with, could you just describe a little about your background before the projects that took place in Rillieux-la-Pape for example?

Sharon S. :

So, I was born and raised in Israel. I lived there until 2011, when we decided to come to France – my husband is French, so for him it was like coming back – for me it was a real life change. And so my career as a dancer took place mainly in Israel, but I would prefer to say that I am a dance teacher and a choreography teacher. That’s my specialty: teaching choreography or creative processes, that’s what I did in Israel. In my work I’ve carried out a lot of projects between Israelis and Palestinians. I have a very close friend, Rabeah Morkus[*], who is also a Palestinian colleague.

Gilles L. :

Were you students together?

Sharon S. :

At one point, we were both in the equivalent of a “Conservatoire Supérieur” in quotation marks – in Israel it’s not organized in the same way. It is a group of young people who dance with the Kibbutz Dance Company. (It’s the second largest company in Israel, along with Betcheva.) That’s where we met. I grew up there and she joined us when she was 18 I think. I was about 18 years old too. It wasn’t on my Kibbutz, it was right next door. And so we spent a year together in this training program.

Gilles L. :

You say your job is to teach choreography, but is there a diploma? Did you go to school for this?

Sharon S. :

Yes, but that was later. I started… I had danced all my life, there, in their school, and then I did the two-year training course before becoming a professional dancer, and then I stopped. I told myself that I didn’t actually want to be a dancer and I wanted to stop everything. But I thought, still, I loved dancing, so I decided to continue. And I went to do a four-year Degree in Choreography at a dance and music university in Jerusalem, really similar to the CNSMD [higher education conservatory]. The three majors were: choreography, improvisation and notation. The notation system cannot be the same as in music, it tries to analyze movement through signs. So each notation has a different system to perceive space, time, body and body parts. It’s very interesting, I loved it.

Gilles L. :

So these are scores?

Sharon S. :

Yes, it’s completely another world, but it really opened up my thinking on choreography and composition. I learned a lot, and much more than choreography, because choreography includes scenography and performance, but also composition, that is to say how you create the actual score of the movements. That’s it, and after that I continued to dance, but in different projects here and there, and soon I started to teach choreography .

Nicolas S. :

And the degree was for you to become a choreographer? Wasn’t it also to become a choreography teacher? You talked about the three majors, wasn’t there a « minor » in pedagogy or teaching?

Sharon S. :

I can’t say, because some people came out of this program and are now choreographers or dancers. I came out and I was a teacher, so it wasn’t turned towards it, but you had to take courses on – how do you say it? – teaching subjects or pedagogy.

Jean-Charles F. :

Let’s come back to the projects between Israelis and Palestinians?

Sharon S. :

With Rabeah over the years, we have set up projects that use dance as a tool to bring the two peoples in conflict closer together. To be more precise: we have never worked with Palestinians who live in Palestine, so we are talking about Palestinians who live in Israel. When I arrived in France, we had just launched another project in Israel, and I was very disappointed: it was a bit of a shame not to be able to continue working with her. And then when I arrived in France, I said to myself that in fact it’s not only in Israel that there are problems of identity, of living together: how do you meet others? Without being afraid, how do you reach out to someone who is very different and who is sometimes in real conflict – well, this is perhaps less the case in France, but… When I arrived, I realized that there was a real problem of identity here. And so I had the idea of opening a place of creation for young people who love dance and who come from different social backgrounds, to bring together young people from the new town of Rillieux-la-Pape [suburb of Lyon], where we lived, it was just a coincidence…

Gilles L. :

How did you happen to get here? You talk about “coincidence”, about luck?

Sharon S. :

In fact, we arrived in the Lyon area by chance, because we were looking for a bilingual school for our children who didn’t speak French. And we found a school in Lyon, that’s why we moved there. And in Rillieux-la-Pape because we were looking for a house or an apartment, and we were not accepted anywhere because we didn’t have the necessary papers… You know how it is here, it’s very, very strict. And so “here” [in Rullieux-la-Pape], by chance, was the only person who accepted our file. So we said yes right away. And I didn’t work, I had nothing here; at first I decided not to look for work because the children had to face a very big change. And then, after a year, I decided to do a Master 2 at Lyon II in dance, more precisely in performing arts, because I didn’t really speak French and I had very little experience of reading and writing in French. I thought that if I wanted to work here, I would have to improve my level of French and also have a diploma or training in France. And during this Master, I decided to create the association “Danser sans frontières” (DSF) [Dance without borders] to bring together a group of young amateur dancers, who come from very different places and cultures, and practice different styles of dance.

Jean-Charles F. :

Precisely, yourself, what style of dance do you come from?

Sharon S. :

I come from contemporary dance. But as I am more involved in the creative process, it is not a particular style of dance that interests me, but rather what is behind it, the content that people bring into their dance. So it can be urban dance as much as classical dance or contemporary dance. That’s what interested me in this project, to open up a place for creation. For me, creation is a very important act that liberates the person, that gives them access to something inside, to their identity; because to create, you have to know who you are and what you want. And so, for me, the approach was not to envision a dance group working with a teacher who would teach this or that dance or this or that choreography. In addition to the act of creation as a founding act, it was also about collective creativity because, if you create something together, you always have to build something in common, to have the possibility to talk, to share and so on. Those were our two goals and so I founded the association at the end of 2013. The group was created in April 2014 with 12 young people. From the beginning there was equality between girls and boys, really 6 and 6, so it was already good… And there were young people from Rillieux-la-Pape, from the new town as well as from other districts, and also from Caluire-et-Cuire. And we started to work on the first creation together, really the very beginning. So I suggested a few procedures, a few guidelines for creation, and each one created small things for the group, which we put together. Little by little, over the years, it really developed. And since the main goal was to give them the opportunity to create, at the end of the second year, I think, they created their own pieces. So, one person, a dancer, carried and signed the creation. And since then, it’s like that, they are the ones who create and I am there to do my job: to be an outside eye and to accompany them in their approaches, right from the start.

Jean-Charles F. :

It took place in the National Choreographic Center of Rillieux?

Sharon S. :

Not then. It was a personal initiative and so I created an association which carries out its actions in Rillieux-la-Pape. So every year the town council gives me a time slot in a studio belonging to the town, and we work there every Sunday from 4 to 7 pm. So it’s a real commitment on the part of the young people, because it’s no small thing to be present every Sunday from 4 to 7 pm. And in fact it was a very clear axis: there are no auditions, it is not by virtue of ability that someone can be accepted, but by virtue of commitment. Being committed is also an aspect that I find super important for young people. If you decide to do something, it’s to see it through to the end. And it’s not “I’m coming, I’m not coming, it’s cool, it’s not cool.”

Gilles L. :

Did you sometimes have trouble with that?

Sharon S. :

Ah, yes! All the time.

Gilles L. :

And what do you tell people?

Sharon S. :

That means yes, sometimes I tell people for example that they can’t be on stage during the performance because they haven’t been present at rehearsals before. Because they might say: “Well, I can’t, no, I’ve got something else on, ah no, but actually, Sharon, I’m sorry, I’ve got a family dinner…” Then it might happen, but now, for example, I don’t have to worry about it anymore. And for the young people who work with us, as well as new people who join us, it’s so much a matter of course that I have practically no worries about commitment.

Gilles L. :

To come back to Jean-Charles’ question, you went to the Town hall to ask them to lend you a dance studio. And then, little by little, it got closer to the Centre Chorégraphique, later on?

Sharon S. :

Then, the partnership with the Centre Chorégraphique National [in Rillieux] began around the project “Passerelles”. In fact, from the beginning, in addition to all the initiatives that I mentioned earlier about collective creation, I immediately had in my mind the desire to undertake the “Passerelles” project. As I worked in Israel with a group of Israelis and Palestinians, a mixed group, I thought that it could be very interesting to bring the two groups together so that each group could see what it means to meet the other. What does it mean to look at another conflict a little bit from a distance, a different conflict, while not using the word “conflict”, but a social and cultural and political situation, such as the situation in Israel or the situation in France. What does it also mean to have very different identities? How everyone lives their own identity without hiding it, for example. What I found very present here is that… – perhaps there is a political desire or a cultural question? – but one tends to hide one’s singularity or one’s roots in order to be like everyone else. And so I really wanted the young people – I don’t know – blacks or Arabs who live here in the new city to feel proud of their roots, their origins, and to express them freely. And that it’s good to be all different and that everyone brings their own culture. So I thought that by organizing a meeting between the French and the Israeli-Palestinian groups, it would open doors for all the participants. But, at the beginning it was just a project without any money, without knowing if I would have someone behind me to carry it. And I was just starting to work with Yuval Pick[*], director of the Centre Choréographique National, at the time I wasn’t yet his assistant, I hadn’t even started to work at the CCNR. I explained this project to him, he was interested. It was a year and a half after my arrival in France and I no longer had a group in Israel, so I also had to help my Palestinian friend Rabeah to build one…

This was very laborious. At first I started the whole thing here on my own. The Grand Projet de Ville in Rillieux-la-Pape helped me to set up a “city policy” project, so I was able to get public money. And so it was absolutely necessary for this project to succeed. So we created a group together in Israel, me a little bit far away, but Rabeah up close. And all this was realized in February 2015, when the Israeli-Palestinian group arrived in Rillieux-la-Pape. The Centre Choréographique National provided the framework: that meant the use of the studio and also – because there was also the first floor – a place to eat and welcome everyone. There were 24 people in the Israeli-Palestinian group and 12 in ours, so it was a huge group. In addition, the CCNR granted dancer Yuval Pick time to lead the workshop, because the idea was to meet around dance, but not just in a cafe or to visit Lyon. We lived a week of real dance workshop together, with both groups. And it was really a human encounter and a very strong cultural shock for everyone. We had the feeling that “breaking down the walls” is possible. But it’s not that simple, because there were no walls already established between the two groups, because they were very distant, they were very different, culturally very distant. They had no language in common, as the French barely spoke English, the Israelis and Palestinians did not speak French. There was also no common history between the two groups and within each group taken separately. That is, within the Israeli-Palestinian group, there were Palestinians and Israelis who were not used to working together or doing things together. And within the DSF group here, as I told you, there were very different people. And it really had a “whhhfff” effect of – how can I put it? – yes, of coming together, actually of getting closer. People who were complete strangers at first became best friends a week later. It was also true for us adults who were around, we were very impressed with this power that dance has. I say dance, because it’s not just the fact of meeting each other, for me, it’s the dance that made it possible to meet the other, in the first place without using spoken language. That is, without words, and through the body, because the body speaks and it has this capacity to welcome the body of the other, probably better than through words. For them and for us too, it was a very powerful experience.

Let’s just explain a little bit the approach to this project and see how it was built. I started with the Town Hall and the “Grand Projet de Ville” to obtain public subsidies. It wasn’t a huge sum, 3000 or 3500€ I think, and I set up the project with that. In order to be able to cover the costs, I called on families in Rillieux-la-Pape to host the young people. The desire was to get the inhabitants of Rillieux to participate in this project, to really involve them in a common action. It went really well, because they were really there and they came to see the performance. These people, afterwards, kept in touch with the young people of the Israeli-Palestinian group and the French group. It became a circle close to the DSF group. In addition, these families made it possible to welcome the young people without having to take out the budget that this required. And then I also called on the inhabitants of Rillieux-la-Pape to volunteer in the kitchen: there were 35 young people and then the adults around. So there were 50 of us in all who had to eat every day, three meals a day, for young people. And as I had a very small budget, I needed someone who could cook, especially pasta, for 50 people. It was another way to include the inhabitants in this project. And the MJC [Maison de Jeunes et de la Culture – Youth Cultural Center] was also a partner.

 

2. “Danser Sans Frontières”

Gilles L. :

Do you remember how you contacted these people, these volunteers? Was it in the municipal newspaper?

Sharon S. :

Good question. There’s one very important aspect: at the beginning, I didn’t create the DSF group alone. I created it with Hatem Chraiti[*]. He is a hip-hop dancer-choreographer and lives in Rillieux-la-Pape. He is everything I am not: a man, a Muslim, who dances hip-hop. Whereas I am Israeli, woman, Jewish and I come from contemporary dance. I said to myself, voilà, it’s not enough to tell others to break down the walls, you have to start doing it yourself. So he started this project with me, and it was very interesting. Even when I did projects in Israel with Palestinians and Israelis, it was always in the field of contemporary dance. So this was different. I met him, and that was the first time I attended a hip-hop dance class – because in Israel it’s not like here, it’s not very common; although now it may have become so, but 10 years ago I don’t think it was. I worked mostly in places that train young people who wanted to be professionals, urban dance was not taught there. And so I was quite far from this culture and it was through Hatem that I was able to discover hip-hop. It was a way to work with some different people. We started the first “Passerelles” project together. He wasn’t born here, but he has been living and working in Rillieux-la-Pape for years, he has family and friends. So he also helped me to find volunteers, and at that time he also worked at the MJC [Youth Cultural Center] in Rillieux-la-Pape. Through Hatem we also made partnerships with the MJC, with the CCND and through DSF with the Town. So it was the three partners who finally brought the project to fruition.

Jean-Charles F. :

Maybe we can go back a little bit. You talked about commitment, I wanted to know exactly what that meant: was it just a commitment of time? Or to be there? Or were there other things that came into play?

Sharon S. :

For me it was being there.

Jean-Charles F. :

Is it a physical and active presence?

Sharon S. :

Yes, exactly.

Jean-Charles F. :

Is it the only requirement?

Sharon S. :

Yes, that’s all that’s important actually. Because each person brings something, so if they are there, present, they will contribute. And if they’re not there (or only from time to time) it won’t work, neither for the group nor for the specific person.

Jean-Charles F. :

So what was the profile of the people who were removed?

Sharon S. :

In fact I didn’t take anyone out. What was important for me was to demand a regular presence, because commitment is precisely one of the problems of young people living in the new town. Either they have fewer examples in their lives of real commitment, or they don’t feel responsible for what they do. So getting everyone to learn how important commitment is was an essential educational process for me. Because if people aren’t there, they’re not going to learn. It wasn’t so much a question of eliminating anyone, as of saying that success starts with this commitment aspect in one’s professional life. It was to make that clear.

Jean-Charles F. :

So, I understand and even adhere to this idea, but at the same time what interests me is to know a little bit about the reasons for those who didn’t stay hooked.

Sharon S. :

So, here’s an example of a young person who had a lot of personal problems, as well as at school. He got to ninth or tenth grade and then he left school. And so he had a real problem with commitment, a difficulty in believing in something. I accompanied him for three years, from 2014 to 2017. Well I can tell you that I tried everything. I even went with him to the Second Chance School after he was expelled from his high school. So he spent a year at home doing nothing, and I tried with his mother and grandmother to make him continue DSF in spite of all his problems and it was not easy. And in the end I even went to his school to be the accompanying responsible adult and it didn’t work out. He stayed maybe three months in that school, and then he left. And then I tried again to get him back into DSF, because I thought that DSF was a framework that could help him, but I did not succeed. Now he’s no longer in DSF. And it’s true that it wasn’t the fact that we put commitment as the number one rule that led to him no longer being part of DSF, because he had every chance. And the door was always open and he knew it. But it shows that having commitment problems is not just a question of personality. It is also a question of life experience, of… not a family problem, but of…

Gilles L. :

… environment?

Sharon S. :

Yes of environment: what is around you? What makes you unable to be yourself completely in a place for at least some time? Because you don’t believe in it; because nobody trusts you, so you change all the time, so you leave, you come back, you leave, you come back, it’s super complicated. And it’s true that, for example, I know that at the Town Hall, they adhere to the DSF project, but once an elected representative told me: “but why don’t you work with people who are on the street or who are in a very precarious situation?” Because it’s true that the people of DSF are not like that now. Even at the beginning, the young person I was talking about was one of the most vulnerable. The others are students, they are also young people who are very well supervised in their personal lives.

Gilles L. :

Yes, there are a lot of future engineers among these young dancers…

Sharon S. :

Yes, they do major degree studies. But it’s also true that I believe and I hope that being in this context, in DSF, brought a tremendous benefit to everyone. It has strengthened their confidence and their professional path. Now some of them became professional dancers, thanks to that as well. But not all, DSF remains open to amateurs, it is not a professional group.

Jean-Charles F. :

And just to conclude with this initial group, what happened at the first session? Or the first few sessions? At the very beginning? What was the exact situation? What were the dynamics that enabled the development of the group?

Sharon S. :

In fact, in the beginning it was not easy to establish trust with them because of their habits. For example, there were young people who practiced contemporary dance, hip-hop and “dance-hall” which is a dance from the islands, an African dance. But those who practiced these three styles of dance, did it in a way – how can we describe it? – in a very stylish way, that is to say: I produce, I copy the teacher, I produce a style of dance, there is a specific vocabulary that I master more or less. There’s no creative approach to it, it’s just a production approach, that is, producing something and doing it well. And so, for me, with exercises that are more focused on creativity, it was much more difficult. The difficulty was for everyone to be able to develop something creative to get them out of their comfort zones: “Ah, I know how to turn on my head, I know how to do this or that well… whatever…” And through this approach, to be a little closer to artistic endeavors, because that’s what interests me, in the end, it’s art. And MTV’s video-clip isn’t art. Art is all about being able to touch someone’s sensibility. That’s what has been very difficult. If we talk about walls, that’s where the highest wall is. In this city anyway. To show what one is capable of doing specific to oneself is always dependent on the dominant culture of the group to which one belongs, or else, one risks being rejected. This is a phenomenon that can be observed everywhere. But it is even more true when one grows up in a city such as the new town of Rillieux. Then it is not two or three meetings that made the difference. This work took a few years. But at the same time, I knew that it was very important to make them discover the art of dance, because there are some who had never come to the Maison de la Danse for example, had never seen a dance art performance. Some had years of “cultural” practice behind them, and others didn’t at all. And so, just this encounter between people who practice culture or art differently, makes everyone grow. Moreover, the idea was to make them discover the art of dance in all its forms. So we went to the Maison de la Danse, which even organized for us a visit behind the scenes to discover the different professions. And after the Passerelles project, they were really “at home” in quotation marks, at the Centre Choréographique National. So they came to see almost every performance at the end of the CCNR residency, and this is really hard-core. These are emerging companies that are doing things that are not in the mainstream, not in the practices that are recognized by the institutions. How can I put it? That’s not what we see at the Maison de la Danse [laughs]. For example, even very simply the question of homosexuality: I remember one time, a company had worked around that, and for them, it was really the first time they’d seen such free expression around that subject. Then there’s the question of nudity (“you see what I see?”) [laughter]. So, it was also a way of making them discover something artistic or sensitive in them, and to see that it’s OK. We are allowed to touch things that are sometimes forbidden or hidden. So all this was part of breaking down the walls of the facade. Did I answer your question?

Nicolas S. :

We can try to go into more detail. In PaaLabRes, we talk about the notion of protocol, the “trick” that allows it to begin. So Jean-Charles’ question was also about when they arrive, on the first Sunday at 4 pm. How do you open the door, what do you say, the question of the locker room and others? And then, what do you tell them at the beginning, how does it start, is it without words or with words, and what is the first activity you make them do?

Sharon S. :

In fact, if I remember correctly, it was 2014, but I think we started talking because this is not a dance school. We really started from scratch to build the group. So, one Saturday or Sunday, a group arrived… everyone introduced themselves, a little bit, and then I explained to them my intentions on creation, a little bit like I told you. I started by telling them about the “Passerelles” project, because it was already in my head, and I wanted them to know about it to see if they would be interested. We talked about the fact that everyone comes from a different technique or style of dance, that I didn’t intend to put those aside and just do contemporary dance. I wanted to make that clear, so that’s the first thing I put on the table: everyone can stick to what they’re doing, it’s all right, we can still do hip-hop if we want! It was very important, because they were a little bit afraid of losing their habits or what they know how to do. So I don’t remember if we did the meeting and danced right after, or if it was the next time? I think we started to dance right away, in this first meeting. I proposed exercises that allowed them to stay in what they knew how to do and still converse – dance – with the other. I immediately started with dancing. We talked, but there was immediately an action of movement and dance. I wanted them to understand the process, and to see that it wasn’t a dance class like they’re used to (with a teacher there, the dancers are behind and do what the teacher does). That’s not how it works at all. I’m there, I’m talking, I’m giving images, and they have to react, that’s it. Well, at first it’s difficult, because as I told you, they didn’t have access to this way of doing things. They only had access to produce words they already knew: sentences, words and vocabulary they had acquired.

Nicolas S. :

What images do you give? Do some work better than others or not, some you are accustomed to using or not, and why?

Sharon S. :

With DSF, I try to give images the most – how shall I put it? – practical, very action-oriented. [She shows with gestures]. Because they were really amateurs who didn’t know each other, so there were a lot of barriers that made it not so easy.

Jean-Charles F. :

Images are not things that are projected on a screen?

Sharon S. :

Then, “image” may not be the right word because, in fact, they are instructions for actions to be carried out. For example, it’s holding hands. And from there, we can suggest things, such as forbidding separation, to see what we can do with this idea. That’s the kind of situation that everyone can do, even if it’s never simple, because it touches on something intimate. It’s not a question of producing something like, “Hop! I’ve done a spin round and you say ‘wow!’” It is not in this context that it works, that it vibrates. So I try to do simple things, but not that simple. Because they are still dancers: they have to feel the presence of a challenge in relation to the dance, and at the same time it has to remain simple enough or clear enough in the actions so as not to put them in difficulty. I try to find that balance and then improvise a little bit with what you can observe. I prepare something, but then the group improvises on it. And I don’t remember exactly what I was doing, of course. [laughter]

Jean-Charles F. :

It doesn’t matter…

Sharon S. :

But for sure it was in that order, because I always work like that and little by little, from encounter to encounter, it began to make sense. But it took a lot of time. And today, for example, if I invite choreographers to work with the DSF group, and even I from the outside, I say “wow”, it’s incredible how they dance, how available they are. It’s not only the readiness of their bodies in the dance, but it’s also the openness of their inner strength. That is to say, there are no limits and it is very impressive. And it is also because, after five years of working together and with me, a strong nucleus has been formed. They were able to meet choreographers, dancers, they participated in workshops, internships, with a lot of people, they saw performances and at the end they also worked with Yuval Pick, they were able to experience a real creative process with a choreographer. All this has made them super available and super open-minded.

Gilles L. :

There’s a trust that has also been established between them, which I felt a lot when I went to see the performance.

Sharon S. :

For them, it really became a family. A few days ago, on October 30 [2019], we presented a performance and they spent an evening together. In fact, they are together all the time outside of DSF, so they really became like a small family and very close friends… They go on vacation together, it goes beyond what happens in the studio. But it’s true that the trust between them helps them to be free, because it’s always the other’s look that scares us. Everything changes when the other’s gaze becomes so friendly…

 

3. “Passerelles”

Jean-Charles F. :

We can go back to the “Passerelles” project. So, for example, if I understand correctly, it was to invite young people here – or not so young, I don’t know – from Israel and Palestine; so could you describe a little bit the make up of this group. For example, you said that the Palestinians live in Israel, but where in Israel, and the same thing for the Israelis?

Sharon S. :

Well, in the first group that came to Rillieux-la-Pape in February 2015, there were 24, 12 Israelis and 12 Palestinians (or very close to that maybe 11 and 13 or something like that). And it was very important for Rabeah and me that there were not 14 Israelis and 3 Palestinians because it happens very often. Because, for Palestinians, it’s not easy to do things with Israelis. Parity is sometimes not respected at all when doing things in Israel. And it was also very important for us that there was parity between men and women, so there were really almost the same number of boys and girls, of Israelis and Palestinians. Rabeah and I both come from northern Israel, near Lebanon, and we grew up in the same area, she in a Palestinian village, and I in an Israeli village. And so most of the Palestinian youth were from northern Israel. Just to perhaps explain: there are about a million Palestinians living in Israel.

Jean-Charles F. :

They are called Arab-Israelis?

Sharon S. :

Yes. For me, first of all, they are not Arab-Israelis. This is the name that the Israelis have invented so as not to say that they are Palestinians and not to create this link with the Palestinians of Palestine. And if we ask the Arab-Israelis for their nationality, they will say that they are Palestinians.

Jean-Charles F. :

Yes, I see.

Sharon S. :

As I knew that between the Israelis and the Palestinians, it was not easy, there was a real problem of affirmation of identity, especially among the Palestinians towards the Israelis, and of consideration of the Israelis towards the Palestinians. And so, in the “Passerelles” project, there was a moment when France 3 TV came to interview them in the studio here in Rillieux-la-Pape, there was a journalist and a photographer. So they filmed, but they said to me, “But we don’t understand, who’s who? We don’t see any distinctive signs.” And so I said, “Yes, well, it’s true,” and I decided to improvise and ask them to come to the camera and say their first name, last name, and where they came from in the language they preferred. And so all the Palestinians – and they all have Israeli nationality, they all live in Israel – all the Palestinians, all of them, came to the camera, they said in Arabic, “I’m so-and-so, I’m a Palestinian, ah! and I’m a Palestinian who lives in Saint Jean d’Acre in Palestine.” For the Israelis, even Saint Jean d’Acre is totally in Israel, not just for the Israelis but for everyone. For the Palestinians, it is in Palestine. And for the Israelis, it was a real shock that someone in the group who lives in Israel could say that she or he is living in Palestine. It’s quite extraordinary. And I knew that the Israelis were going to be extremely shocked. So, I mention this anecdote just to explain that Rabeah and I can say that we are neighbors. But in Israel it’s not like here, the communities don’t live together. That is to say that the schools, the National Education, are separated. So you can grow up five minutes apart and never meet a Palestinian with an Israeli, except when you go shopping. The systems are separate, so you grow up separately. And sometimes you don’t even speak the official language because, if your parents are not educated or they are not in contact with Israeli society, you can finish school and not being able to speak Hebrew for example.

Gilles L. :

But can you still live in Israel without speaking Hebrew?

Sharon S. :

Then it’ s not easy: you create second-class citizens who don’t have the same opportunities, because they don’t have the same ease of access to power or to people, or even to education. Because if you don’t speak Hebrew, you can’t go to university. So, for example, most of those who have money go to study abroad. They get around the problem of not speaking Hebrew. They don’t watch Israeli TV, which is in Hebrew. They watch TV from Jordan, Lebanon, Egypt. So, you live in Israel, but you don’t take part in Israeli culture at all.

Jean-Charles F. :

What were the dance practices of these two groups?

Sharon S. :

Rabeah is a true pioneer in the Palestinian community. In addition to the problem with Israel, with the Israeli identity, etc., the Palestinians also have their internal problems: because there are Muslims and there are Christians. And there is also a war between Christians and Muslims, which is not easy. And besides, dancing is not at all approved of, neither in the Muslim community nor in the Christian community. It is difficult to accept the presence of artistic practices and that women could be allowed to dance. Well, today that has changed, I’m talking about twenty years ago, when Rabeah started, it was not accepted at all. Today, little by little, it is beginning to be so. She was really able to bring this to the heart of the village. She created and founded a dance school, which I believe was the first dance school to be established in the entire Palestinian community. She advocated this idea a lot, and now there are students who are grown up, and some of them even became professionals. But it’s a continuous struggle. The whole Palestinian group was made up of young people who gravitated around Rabeah, and therefore did not live far from Saint Jean d’Acre, the Palestinian village. As far as the Israelis were concerned, it was more complicated, because I was already here and there was no one to federate a group. And so, we found them somewhat like that, on the basis of those who were interested in this approach, in this project of working with the Palestinians. The idea was not only to come to France, but to create a group in Israel, and really offer something interesting through working together. In fact, this group was created precisely to go to France and a few months later, the group didn’t work anymore because people were too far away from each other. In fact, the group was created two months before the departure. That means that in December 2014, it was the first time they met. When they arrived in France, they hardly formed a group. For them it was the very beginning of the project, and there were 24 of them, which is too many people to manage a group. There has been a big change in the Israeli-Palestinian group that came for the second time in 2015: it is not the same group, but there is, like here, a core group that has followed the project from the beginning.

Nicolas S. :

The first time they saw each other in Israel/Palestine is in December 2014, so did Rabeah use the same methods as you?

Sharon S. :

Yes, but in their group there was less difference in dance styles. Because she works a little bit like me, so those young people already were used to that. And the Israelis that we found through another friend who works with us, also already knew this way of doing things. However, for them, it was the fact of working together that was new. And Rabeah and I really insisted that all the meetings take place in the Palestinian village. Because often the strongest ones ask the weakest to come to them. It’s easier to meet in a Jewish town than to go to a Palestinian village. So we said: well, those who will be accepted into the project will be those who have the will to cross that wall, that door. That was almost the audition for the group: who dares to come several times to a Palestinian village without being afraid. That’s what they did… The young people of Rabeah invited the young Israelis. For example, they also spent a weekend together, being invited to stay with Palestinian families. Because it’s not just dance, not just art, it’s also a civic initiative. Being invited to their homes has been a real turning point for them. It was also always a very warm welcome, and so it was very important.

Nicolas S. :

And what was the language used in the meeting in Israel?

Sharon S. :

It was Hebrew, because in spite of everything – I said that they were different educational systems – they learn Hebrew in school. Then there were some who didn’t speak Hebrew, for example, a young person who was in eleventh grade. But the others spoke well. The official language was Hebrew. Then we tried to use Arabic and Hebrew systematically, it was practically a political assertion. The ages were also quite different. There was a young man who was 16 years old, but also a 25-year-old girl who was already in a Master’s program in Israel. She spoke English, Hebrew and Arabic fluently. So there were all kinds of situations.

Nicolas S. :

If we come back to Jean-Charles’ question, so in France, at the Centre Chorégraphique National, the two groups that came in, what did you make them do and how? Was it a workshop with Yuval Pick’s company?

Sharon S. :

Yes, and every day there was a dance class with Julie Charbonnier[*], a dancer from the company, morning and afternoon – not every day – and there were sessions with Yuval. There was one time when we did things between us precisely to develop the cohesion of the group. We also did a performance at the end of that week, with each group separately. During that week we prepared the performance a little bit, each group rehearsing what they were going to present. And then we worked with Yuval to prepare the performance – it wasn’t a real performance – in what looked like a master class open to everyone. During the performance, on Friday night, the DSF group presented a piece, the Israeli-Palestinian group presented a piece, and at the end Yuval organized a directed improvisation in front of the audience with everybody, 35 people on stage. And so we prepared that too. We visited Lyon, we had an evening at the MJC [Youth Cultural Center], we had an evening debate with the inhabitants of the city as well. What else did we do? [Laughs]

Gilles L. :

I was present at the debate, it was very important after all, especially between them.

Jean-Charles F. :

Can we find out what happened in this debate?

Sharon S. :

In fact, in the debate, precisely what I told you about the moments when everyone said where they came from in their mother tongue and which raised this question: can the Israelis accept the fact that Palestinians feel Palestinian and not Israeli? And so there was all this difficulty between the Israelis and the Palestinians.

Gilles L. :

The debate was very intense.

Sharon S. :

Yes we can say that. So it brought out a lot of things between the Israelis and the Palestinians. It is much easier to express oneself freely outside the territory, and to talk about it, to exchange ideas. Because in Israel, it’s not always very easy. So, for them, it was really a very strong and revealing time. Because the Palestinians were also afraid that the Israelis could not accept this, but they found out that this may not have been the case. So, it was a powerful moment and in the debate this issue came out. Even if to some extent it’s a very intimate issue that doesn’t concern the French, it’s like in every peace agreement, there’s always someone else, there’s always a third person, because in a couple you need a third person to facilitate the exchange. The presence of the French group also served a little bit for that too. Afterwards it was a debate in three languages, so it wasn’t always easy. But what more can be said about this debate?

Gilles L. :

Did they talk about it among themselves afterwards?

Sharon S. :

There, there was then a debate, but it was an intimate, internal debate between us. And it was very, very, difficult, much more difficult than the first one. But I think that during the first week, they didn’t talk much among themselves, especially not about political problems. There was also a real language problem, because English was really very minimal among the French. So it wasn’t a very sophisticated debate. And they were twenty years old anyway, and in the Israeli-Palestinian group, half of the group was underage. The first time there wasn’t much verbal exchange between the young people. But on the other hand, the exchange in the dance was super powerful, we felt a lot of things, even without talking. And that’s what led us to say that, in fact, it was impossible to end there, it would have been a pity. We wanted to organize another meeting, this time in Israel…

Jean-Charles F. :

The return match.

Sharon S. :

That’s it, the return match, exactly, and so we left ten months later for Israel, in December 2015. For that I had a “politique de la ville” grant, it was easier to convince the decision-makers of this necessity because they had already seen the “Passerelles” project number one. So we got a subsidy to pay for the plane tickets. It must also be said that the first rule I gave myself was that there should never, ever be a barrier through money, that someone could not do something because they didn’t have money. In fact, they contributed a little bit, because it’s important to say that not everything falls from the sky. But if someone couldn’t pay that amount, I would make sure that the full amount was provided. Some come from very, very modest families, so it’s important. So we went to Israel for a week, and it was a bit the same idea: to do workshops and encounters around dance. But this time, there was no place like the Centre Choréographique National that hosted us for the whole week. We went for two days here, one day there, like that, everywhere in Israel, to meet Israeli and Palestinian artists. Well, it was more Israeli in dance, because there is still not much dance among Palestinians, even if it is starting. But we met other artists and musicians, we made several encounters all over the place. For example, we did an activity in Haifa in a cultural center for the three religions and we also presented the first film “Passerelles ”. We went to Saint Jean d’Acre and we worked with an American dancer who danced for Alvin Ailey. She came voluntarily to give two full days of training. We also went to Tel Aviv to meet a choreographer, we had an improvised jam session with a musician and some dancers. We spent a day in a dance and ecology center: a dance center that defends the environment, for example where water is collected. The whole system is ecological, they built all the studios and the whole building, everything redone with earth and things like that, with a strong ecological commitment. And for example, they do work with people with disabilities. We also spent two days at Kfar Yassif, which is the village of Rabeah.And so we met and danced with an ethnic dance group, a Palestinian dance, the Dabkeh.

Gilles L. :

The Dabkeh ?

Sharon S. :

Dabkeh is the Palestinian dance, the traditional dance of Palestine, not only from Palestine but it is very much linked to the Palestinians. Now, because there is a real need for identity affirmation, many young people are starting to learn this dance as a symbol of their Palestinian identity. There was also a musician specialized in derbuka – what he did was magnificent – who played, and afterwards we danced with him, we improvised.

 

4. Relationships Dance/Music and the Question of Creativity

Jean-Charles F. :

Precisely, this was a question: the relationship to music in all these projects. How does it work with the music, or the musicians?

Sharon S. :

Normally, for example, when we work in the studio, there is no musician. However we always work with music, it’s very important…

Jean-Charles F. :

Is it recorded music?

Sharon S. :

Yes, it’s music that we like, that stimulates the desire to dance, that pulses [snapping her fingers].

Jean-Charles F. :

Music that you like, that is?

Sharon S. :

It’s not the music we listen to at home, but the one we like to work with the dance, that is to say to make the body work, I don’t know how to explain it to you, I can make you listen. For example: Fluxion, Monolake, Aphex twin.

Jean-Charles F. :

Then, do you choose the music?

Sharon S. :

Yes, if I give the class, I choose the music. I find that this music will make you want to do such and such an activity or such and such a type of movement, it creates this desire in the body. Then, everyone uses different music. And if we can work with a musician, it will really be a project built around that, because it’s very specific. If I work with music and pieces that I know and that I choose, there is an extraordinary diversity: I can choose at one time to work on Bach, because I want that kind of atmosphere, and after that, an electronic thing that gives a different energy, or a tribal or African or punk piece, and so on. This gives a much richer palette – rich is perhaps not the word – larger than a single musician who brings a specific color. But it’s super interesting; for example, when we worked with the Palestinian musician. But it was just an experience that we couldn’t develop further.

Jean-Charles F. :

And the participants provided music as well?

Sharon S. :

No. But it’s a good idea. [laughs] I’ll remember it.

Jean-Charles F. :

This idea of creativity is not completely obvious as far as I’m concerned, because it can be declined in millions of registers. Especially, I was wondering, for example, the question of the stage, because contemporary dance seems to me to be completely linked to this notion of “stage” in the sense of a theater and therefore to choreography. While other forms, notably hip-hop, have their origins…

Sharon S. :

In the streets…

Jean-Charles F. :

Yes, and the street is a stage but it is not at all that particular theatre stage. And therefore it has totally different rules, especially in the idea of what we could identify as creativity. (Of course, I don’t know if what I’m saying has the slightest reality.) On the other hand, there is another problem: you said that not only the Palestinians didn’t practice dance, at the beginning of your friend’s project, but society itself didn’t see dance as something “good”. But at the same time afterwards, you say: ah but there is nevertheless a traditional form of dance that exists?

Sharon S. :

But it is not at all the same, for example the Dabkeh is danced originally only by men…

Jean-Charles F. :

So there again, traditional forms of dance seem to me to be quite far from the notion of stage in contemporary dance… And it’s true that, also, we have seen a lot in recent years of recuperation, well, even for several centuries, it’s the tendency of the West to recuperate forms in order to stage them. So it would interest me to know how this is articulated within this project. Because there are also walls that need to be broken down, but the danger of breaking them down is that one form might eat the other.

Sharon S. :

Hm… It’s true that in street hip-hop, we can rather talk about « battle » nowadays, there is a lot of creativity.

Jean-Charles F. :

That’s what causes the one to beat the other.

Sharon S. :

That’s it. And then in fact you improvise with everything you have, everything you are able to do. That’s it, so it creates beautiful moments, except that it’s not a creation, because it’s not writing, it’s improvisation and it’s the present moment. It’s not the same at all.

Jean-Charles F. :

It’s not writing?

Sharon S. :

I mean, it’s not a choreography, sorry.

Jean-Charles F. :

Isn’t it inscribed into a body that moves? Isn’t it learned, can’t it be reproduced?

Sharon S. :

It depends. For me, the creativity in hip-hop is really in the battles. Because there’s this notion of [snapping her fingers] to titillate the other one and always take it to a higher level of I don’t even know what, body, invention, etc. But there’s another aspect of battles, it’s that they’re very much about performance. That is to say that the most important thing is not to show something more intimate, more sensitive, but to show a performance and to make it “spotless”. So, for example, personally, I’m less interested in that. It’s not a question of style of dance, because this aspect doesn’t interest me at all in contemporary dance, where it also exists.

Jean-Charles F. :

Yes.

Sharon S. :

It’s not a question of style of dance, but a question of approach. Then, it’s true that when you choose to highlight something more intimate and inward, you can’t do both. Because you said earlier that one is going to crush the other. I don’t know if I answered your question properly.

Jean-Charles F. :

Yes.

Sharon S. :

So, for me, it’s not a question of recuperation. I know the problem of colonialism in art. But for me it’s not a question of style or aesthetics, it’s a question of what interests me in the person who dances. Afterwards, the first time I saw a “battle”, I saw this creativity, I thought “Wow! That’s really interesting”. But how can you keep this creativity outside of this competitive performance atmosphere? So that there would be this possibility of being in the more fragile, more intimate nuances. For me, it’s not a question of aesthetics, but that suddenly I might see in the person something very inventive, very innovative even. Even if this person doesn’t know what she or he is doing, it just came out like that, so it was amazing.

Jean-Charles F. :

It’s a bit like that in all improvised forms, isn’t it?

Sharon S. :

Yes, but it depends on the objective of the improvisation, on each person’s experience. For example, in a “contact improvisation” jam or other forms of jam, the goal is not to impress the other person, and there’s not really an audience watching. It’s not a show in the form of a jam, it’s a shared experience.

Jean-Charles F. :

Yes, I see.

Sharon S. :

Then, I don’t know, maybe there are other forms of improvisation with people who have other goals. Everything exists, and so… I think it is important that things have a purpose. For example, if the objective is to win something, it already means that we’re in competition; well, for me, that’s already problematic. Because we can’t compete, we’re different, so everyone brings something else. I understand the logic of competition, but for me, it’s not a context that can allow you to be really creative. Because you have to impress all the time, impress even more. So, it brings out amazing things, but the goal is not to bring out amazing things. I don’t know if I’ve answered your question, but for me, the goal is not to recuperate something but to lead to something else.

Jean-Charles F. :

And in classical dance, you also have a competition…

Sharon S. :

Yes. That’s right. Classical dance today seems to be only interested in competitive high-performance.

Jean-Charles F. :

Performance in the sports sense of the word.

Sharon S. :

Yes, if I do sixteen pirouettes, and then I manage to jump [snapping her fingers] and land well and be “perfect”, then the audience applauds. So, it’s like in a battle, where the body performance is much more important than “what does that mean.” Because why are we on stage? We’re not on stage to impress, I don’t know, maybe we are? That is to say that I’m not against virtuosity, but it has to serve a purpose. If it only serves itself, I’m not interested. It can be beautiful, but I’m not interested in it in artistic terms. It’s like the Chinese, they do things where you can only say “Wow!”, it’s beautiful, people are there and they turn on each other’s heads, some amazing things, but for me, it doesn’t move me at all, absolutely not at all. So, of course, I was the one who led the project, so you could say that it was my sensitivity that created a bit of a guideline. I think that, perhaps, when each project is directed, it has the color of the one who is at the head of it, it’s somehow natural. In any case, I think that even today, even after five years, we can completely see the presence of urban dance in everything they dance in DSF. So that hasn’t been erased, even though what they do is also contemporary dance. I think that even Jérôme Ossou’s last creation had a very urban aspect, with jackets and codes that match the daily movements, nurtured by what they experienced, for example the work with Yuval Pick.

Nicolas S. :

I might have one last question. I have to choose it carefully [laughter] (it’s six o’clock). There was the idea in February 2015 of doing something at the Centre Choréographique National, with the Yuval Pick Company, etc. So, it’s a matter of bringing in outsiders, less the idea of “professionals” than the idea of an “exteriority” to the project itself. Then in the trip to Israel in December, you’re going to meet a lot of other people. Do you have a specific approach towards these people, who will be at the center of an activity, but very briefly within the overall project, around the idea of an encounter that shifts or surprises? At the place where I work, I’m fairly comfortable allowing very different musicians to meet each other. We build situations that allow them to start questioning the fact that it doesn’t work the way they think it works, that there are foregone conclusions that they need to deconstruct. That’s a big part of my job, and I like to do it. On the other hand, if at some point I’m told that Palestinians and Israelis come and meet each other, I have a whole literature of political struggles and history, but I have fewer tools at my disposal to develop situations. What do you expect from the invited guests? Do you make particular requests to the Yuval Pick company’s interveners on the first day, or not? Because I’m not sure there’s a need for it either… To sum up: how do you go about organizing the encounter of this project with outside contributors?

Sharon S. :

I did nothing special, except to present a little bit of the history of the group and its composition. I didn’t do anything else because, in dance, we dance. It can also be what you said, to organize a very specific encounter in order to find other ways to dance. But normally, if you have a very heterogeneous group of people, the fact of dancing together is going to create that right away. In other words, there is no other way. We work with “contact”, we don’t work frontal, we work without mirrors and we only work with each other. So, at the end of an hour and a half, well, it’s very rare that you don’t feel close to each other. That’s true! That is, it’s very physical, it’s not in the head, it’s not intellectual, it’s just that it’s a reality that happens between people who dance together and who have to touch… But it’s not a physical contact like we have in everyday life, it doesn’t lead to anything sexual or empathetic, it’s both neutral and functional, but it still creates a very intimate relationship, in a very different way than in the life as we know it. In fact, almost everyone who intervened – here with Yuval, his dancers, even in Israel – had a bit of the same approach. Not all of them, there are all kinds of approaches, because we also did a class and learned a choreography, but everything was lived through as a special experience. So, every time it happened, it was a new experience, and they were open to that. But most of the time it’s the process itself that creates that, regardless of the primary objective of the course. That is, I can do a course around a subject, but what will happen in an underground stream is what I think is important. So, we can organize very different workshops, but in the end, it will be what is going to be the most present in the overall feelings of the people. That’s my experience, I work with a lot of very different publics, so I can say that it almost always works. Then it might not work for a person who really feels in danger about that. Just, maybe to finish the story of “Passerelles”, it’s important to say that after these two projects, there was another project in Bordeaux. But the last project that we did together, with the two groups, the Israeli-Palestinian and the French, was a creation with Yuval Pick, the choreographer of the Centre Chorégraphique National. The piece is called “Flowers Crack Concrete”, with the idea of flowers cracking concrete: how can you make the walls between people break down? The whole piece was about that and the question of how can we be singular and do things together? Not to erase individuality in order to be together, but to live one’s individuality in order to create an ensemble. That was Yuval’s objective, and at the same time he created a piece himself for his dancers with the same idea, and one with this group. This time there were 12 Israeli-Palestinian and 12 French. It was presented at the Maison de la Danse and in Israel in 2018. This project was very important in terms of budgets and organization, this time it was carried by the CCNR, not by DSF.

Jean-Charles F. :

Thank you very much.

 


Artists mentioned in this Encounter

* The dancer Julie Charbonnier started her professional training in 2010 at the Conservatoire National Supérieur de Danse de Paris (CNSMDP). Three years later, she moved to Bruxelles to join Génération XI of P.A.R.T.S, a school founded by the choreograph Anne Teresa de Keersmaeker. Then in 2014, she joined the team of the CCNR directed by Yuval Pick, as permanent dancer. She starts this adventure with the duo Loom, which is a piece combining a great subtility and a powerful physical involvement. http://www.ccnr.fr/p/fr/julie-charbonnier

* Hatem Chraiti . hip-hop teacher and events organizer.  At the time of the founding of « Danser Sans Frontières », he was a teacher at the MJC of Rillieux-la-Pape. https://www.youtube.com/watch?v=fU9uHfdmgk8

* Rabeah Morkus is a Palestinian dancer born in Kfar-Yassif in 1972. She studied choreography and dance pedagogy at the schools Kadem and Mateh Asher. She joined the   Saint-Jean-d’Acre theatre and the Kibbutz Company directed at that time by Yehudit Arnon. She participated to several creations conducted at the alternatie theatre of Saint-Jean-d’Acre by Hamoutal Ben Zev, Monu Yosef and Dudi Mayan. In parallel to her activity as a dancer,  Rabeah works at the rehabilitation through dance in a project with the goal of helping children in conflict with their family and the women who are victims of domestic violence. For her, dance is also a means to overcome traumas . http://laportabcn.com/en/author/rabeah-morkus

* Yuval Pick .Director of the Centre Chorégraphique National of Rillieux-la-Pape since August 2011, Yuval Pick is a very experienced perfomer and choreograph. He studied at the Bat-Dor Dance School in Tel Aviv, he joined the Batsheva Dance Company in 1991 until 1995 when he pursued an internaltional career with artists like Tero Saarinen, Carolyn Carlson or Russel Maliphant. He joined in 1999 the Ballet of Lyon National Opera and in 2002 he founded his own dance company, The Guests. He created pieces featuring an elaborated movement writing, and he collaborated extensively with musical composers, in ritual forms of dance,with an always questioned balance between individuals and the group. http://www.ccnr.fr/p/fr/directeur-yuval-pick

Christopher Williams

Accéder à la traduction en français : Rencontre avec Christopher Williams

 


 

Encounter between Christopher Williams and
Jean-Charles François

Berlin, July 2018

 

Summary :

1. The Concert Series KONTRAKLANG
2. Public Participation
3. The Question of Immigration
4. Mediation
5. Artistic Research – A Tension between Theory and Practice


1. The Concert Series KONTRAKLANG

Christopher W.:

To begin with, I wanted to propose we talk about my activity as a curator, because I think it speaks to the topic of this issue. In Berlin, I co-curate a monthly concert series called KONTRAKLANG (www.kontraklang.de). In a place like Berlin where you have a higher concentration of people doing contemporary music than anywhere else in the world, and at a very high level, it happens that people specialize, and they don’t necessarily see themselves as part of a bigger ecosystem. For example, some people in the sound art scene might go to galleries or have something to do with the radio, but they don’t necessarily spend much time going to concerts or hanging out with composers and musicians. Then you have, as you know, composer-composers who only go to concerts of their own music or to festivals to fish for commissions, or occasionally to hear what their friends are doing. And then you have improvisers who go to certain clubs and would never go to conventional new music festivals. Not everyone is like that of course, but it is a tendency: humans like to separate themselves into tribes.

Jean-Charles F.:

There is nothing wrong with that?

CW:

Well, I mean, there is something wrong with it, if it becomes the super-structure.

JCF:

Yes. And within the improvisation world you have also sub-categories?

CW:

Yes. Even though the pie is small, people feel the need to cut it up into pieces. I don’t mean to dwell on that as a permanent condition of humanity, but it is something that’s there – and which we wanted to address when we started KONTRAKLANG four years ago. We wanted to derail this tendency and to encourage more intersections between different mini-scenes. In particular, we gravitate toward forms of exchange, or work that has multiple identities. Sometimes, often actually, we have two-part concerts, one set – break – one set, in which these two sets are very different aesthetically, generationally, etc. But they might be tied up with similar kinds of questions or methods. For example, a couple of years ago we did a concert about collectives. We invited two collectives: on the one hand, Stock11 (http://stock11.de), a group of composers-performers, mainly German, who are very much anchored in the “Neue Musik” scene; they presented some pieces of their own and played each other’s works. And on the other hand, we presented a more experimental collective, Umlaut (http://www.umlautrecords.com/), whose members  do not perform together regularly, but they are friends; they have a record label, a festival, and a loose network of people who like each other, but don’t have necessarily have a common musical history. They had never actually played a concert together as “Umlaut”; and now we asked them to perform a concert together. I think there were five or six of them and they made a piece together for the first time ever. So, the same theme applied to both sets, but it manifested under very different conditions, with very different aesthetics, very different philosophies about how to work together. This is the sort of thing we dig. Even when there is no nice theme to package the diversity, there is usually a thread that connects the content and highlights the differences in a (hopefully) provocative way. This is something that has been very fruitful for us, because it creates occasions for collaborations that wouldn’t normally be there, you know with festivals or institutions, and also I think, it has helped develop a wider audience than we would have if we were doing only new music, or improvised music, or something more obvious like that. We also invite sound artists: we have had a few performance-installations as well as projects involving sound artists who write for instruments. Concerts are not necessarily appropriate formats for people doing sound art, because they generally work in other sorts of spaces or formats; performance is not necessarily part of sound art. In fact, in Germany, especially, it is one of the walls, let’s say, that historically has been constructed between sound art and music. It is not that way in other places necessarily.

JCF:

Is it because sound artists are more connected to the visual arts?

CW:

Exactly. Their superstructure is the art world, generally speaking, as opposed to the music world.

JCF:

Also, they are often into electronics or computer-generated sounds?

CW:

Sometimes. But, as an American, my understanding of sound art is more ecumenical. I don’t really know where to put a lot of people who call themselves sound artists but also do music or vice versa. Nor do I really care, but I mention it to provide a background for our taste for grey areas in KONTRAKLANG.

 

2. Public Participation

JCF :

It seems to me that for many artists who are interested in sound matter, there is a need to avoid the ultra-specialized universe of musicians, which might be a guarantee of excellence but a source of great limitations. But there is also the question of the audience. Very often it is composed of the artists, the musicians themselves and their entourage. I have the impression that today there is a great demand for active participation on the part of the public, not just to be in situations of having to listen to or contemplate something. Is this the case?

CW:

Are listening and contemplating not active? Even in the most formal live concert situations, the audience is physically engaged with the music; I do not really relate to the concept of participation as a separate layer of activity. Everything I do as a musician is quite collaborative. I almost never do something by myself, whether making written pieces for other people or making pieces for myself, or improvising, even when it’s ostensibly “alone”. There is always some very clear aspect of sharing. And I extend that notion of course to listening as well, even if listeners are not voting on what piece I should play next, or processing my sounds through their smartphones or whatever. Imagination is inherently interactive, and that is good enough for me. I don’t really spend too much time on the more overtly social participation that is hyped in pop music or in advertising, or even curating in museum contexts nowadays. I am quite skeptical actually. Did you ever come across an architect and thinker called Markus Miessen?

JCF:

No.

CW:

He wrote a book called The Nightmare of Participation,[1] in which he takes apart this whole idea, and critiques the kind of cynical mindset behind “Let the people decide.”

JCF:

Yet active public participation seems to me to be what constitutes the very nature of architecture, in the active adaptation of spaces and pathways by users, or even their actual modification. But, of course, the process is as follows: architects build something out of a phantasm of who the users are, and then the users afterwards transform the planned places and pathways.

CW:

Well, architecture definitely offers an interesting context for thinking about participation, because it can be present in so many different ways.

JCF:

Usually, the public has no choice but participating.

CW:

They have to live there. Are you familiar with Lawrence Halprin’s work?

JCF:

Yes, very much. “RSVP Cycles”.[2]

CW:

As you know, I wrote a chapter about it in my dissertation and I have been dipping into his work over the last couple of years. I also took a dance class with Anna Halprin, his wife, who was equally responsible for that whole story. She is ninety-eight now and still teaches twice a week, on the same deck where she has been teaching since the 1950s, it’s amazing. Anna still talks about RSVP Cycles a lot. Her view of RSVP is simpler and more open than her husband’s: he had a more systematic idea about what it should do and how to use it. It is fascinating to compare the utopian sense of participation in his writings with how he actually implemented it in his own projects. In her book City Choreographer  Lawrence Halprin in Urban Renewal America,[3] Alison Bick Hirsh views Halprin’s work with sympathetic eyes. But she also offers a critical view of the tension between his modernist sensibilities and his need for control and, on the other hand, his genuine desire to maximize the potential of public participation at different levels.

The project I use in my dissertation to unpack the principles of RSVP is the Sea Ranch, an ecological community in Northern California. If you saw it, you would recognize it immediately because the style of architecture has been copied so widely: unfinished wood siding with very steep roofs and big windows – very iconic. He developed this kind of architecture for that particular place: the slanted roofs divert the wind coming off the ocean and create a kind of a sanctuary on the side of the house not facing the coast. The wood siding derives from a feature of historical regional architecture, the barns that were built there by Russian fur traders before the land was developed. He and his many collaborators also drew up ecological principles for the community: there were rules about the kind of vegetation to be used on the private lots, that no house should block the view of the sea for any other house, that the community should be built in clusters rather than spread out suburb-style – these sorts of things. And pretty soon this community became so sought after, because of the beauty and solitude, that basically the real estate developers ran all over his ecological principles.

Ultimately they let him go and expanded the community in a way that totally contradicted his original vision. This project was based on the RSVP Cycle, that is, on a model of the creative process that prioritized a transparent representation of interactions between the Resources, the Score, the Value-actions, and the Performance. But the power of purse hovering over the whole process, which kind of rendered everything else impotent at a certain point, is not represented in his model. This asymmetrical power dynamic was apparently a problem in more than one of his projects. It was not always based on money, but sometimes on his own vision, which wasn’t represented and critiqued in the creative process.

JCF:

That’s the nature of any project, it lasts and suddenly it becomes something else, or it disappears.

CW:

Some of his urbanist projects were extreme in this way: a year’s worth of work with the community, meeting with people, setting up local task forces with community representatives, organizing events, and taking surveys… and then ultimately he would shape the project to reach the conclusions that he wanted to reach in the first place! I can understand why it would be the case, in a way, because if you let the people decide complex issues, it can be hard to reach conclusions. He didn’t do that, I think, because of his training and his strong aesthetic ideals, which were very much rooted in the Bauhaus. He studied at the Harvard Graduate School of Design with Gropius. He could not, at a certain level, escape his modernist impulses. In my experience, authorial power structures rarely disappear in these kinds of participatory projects, and it’s wise to accept that and use it to the collective advantage.

In that same chapter in my dissertation, I talk about a set of pieces by Richard Barrett. He is an interesting guy, because he’s an illustrious composer-composer, who’s often worked with very complex notation, but he has also been a free improviser throughout his career, mainly on electronics; he has an important duo with Paul Obermayer called furt. Fifteen years ago or so Richard started working with notation and improvisation together in his projects at the same time, which was kind of unheard of in his output – it was either one or the other up until that point. He wrote a series of pieces called fOKT, for an octet of improvisers and composers-performers. What I find interesting about this series is that his role in the project is very much that of a leader, a composer, but by appealing to the performers’ own sound worlds, and offering his composition as an extension of his performance practice, he created a situation in which he could melt into the project as one musician among many. It was not about maintaining a power structure as in some of Lawrence Halprin’s work. I think it is a superb model for how composers interested in improvisation can work. It provides an alternative to more facile solutions, such as when a composer who is not an improviser him/herself gives improvisers a timeline and says: “do this for a while, then do that”. There are deeper ways to engage improvisation as a composer if you don’t adopt this perspective of looking at performance from a helicopter.

JCF:

In the 1960s, I experienced many situations like the one you describe: a composer who included moments of improvisation in his scores. Many experimental versions were already available in the form of graphic scores, directed improvisation (what today is called “sound painting”), not forgetting the processes of aleatoric forms and indeterminacy. At the time, this produced a great deal of frustration among the performers, which led to the need for instrumentalists and vocalists to create situations of “free” improvisation that dispensed with the authority of a single person bearing creative responsibility. Certainly, today the situation of the relationships between composition and improvisation has changed a lot. Moreover, the conditions of collective creation of sound material at the time of the performance on stage is far from being clearly defined in terms of content and social relations. For my part, over the last 15 years, I have developed the notion of improvisation protocols which seem to me to be necessary in situations where musicians from different traditions have to meet to co-construct sound material, in situations where musicians and other artists (dancers, actors, visual artists, etc.) meet to find common territories, or in situations where it is a question of people approaching improvisation for the first time. However, I remain attached to two ideas: a) improvisation holds its legitimacy in the collective creation of a type of direct and horizontal democracy; b) the supports of the « visual » world must not be eliminated, but improvisation should encourage other supports that are clearly on the side of orality and listening.

 

3. The Question of Immigration

JCF:

To change the subject and come back to Berlin: you seem to describe a world that is still deeply attached to the notions of avant-garde and innovation in perspectives that seem to me to be still linked to the modernist period – of course I am completely part of that world. But what about the problem of immigration, for example? Even if at the moment this problem is particularly burning, I think it is not new. Do people who don’t correspond to the ideal of Western art come to the concerts you organize?

CW:

Actually, in our concert series we have connections to organizations that help refugees, and we have invited them to our events. Maybe you know that many of the refugees – besides the fact that they are in a new place and they have to start from scratch here without much, if any, family or friends – they don’t have the right to work. Some of them go to study German, or they look for internships and the like, but many of them just are hanging around waiting to return to their country, and of course this is a recipe for disaster. So, there are organizations that offer ways for them to get involved with society here. We have invited them to KONTRAKLANG, and it is a standing invitation, free of charge. The venue offers them free drinks. Occasionally we have had a crowd of up to twenty, twenty-five people from these organizations, and some of those concerts were among the best of the season, because they brought a completely different atmosphere to the audience. Imagine that these are mostly kids – say between eighteen or even younger up through their mid-twenties – many of whom, I suspect, have never been to any formal concert, much less of contemporary music. The whole ritual of going to a concert hall, paying attention, turning off their phones, seems not to be a part of their world. Sometimes, they talk to each other during the concerts, they get up and go to the bar or go to the bathroom while the pieces are being played. It is distracting at first, but they have no taboos about reacting to the music. I can remember the applause for certain pieces was just mind-blowing – they got up and started hooting and hollering like nobody from our usual audience would ever do. And they laugh and make comments to each other when something strange happens. Obviously this is refreshing, if sightly shocking, for a seasoned contemporary music audience. Unfortunately, these folks don’t come so often anymore; maybe we need to get in touch again and recruit some more, because it was a very positive experience. However, some of them did come back. Some of them kept coming and asking questions about what we do, and that is very encouraging. But, of course, this is an exception to the rule.

JCF:

Do they come with their own practices?

CW:

Well, I don’t know how many of them are dedicated or professional musicians, but I have the impression that some sing or play an instrument. Honestly, it’s something of a blind spot.

JCF:

More generally, Berlin is a place that is particularly known for its multiculturalism. It’s not just the question of the recent refugees.

CW:

It’s true that there are, here in Berlin, hundreds of nationalities and languages, and different communities. Are you curious why our concerts are so white?

 

4. Mediation

JCF:

It is about the relationship between the group of “modernists” – which is largely white – and the rest of society. It has to do with the impression I have of a gradual disappearance of contemporary music of my generation, which in the past had a large audience that has now become increasingly sparse and had a media exposure that has now practically disappeared, all this in favor of a mosaic of diversified practices (as you mentioned above), each with a group of passionate aficionados but few in number.

CW:

In Berlin you get better audiences than practically anywhere else, in my experience. Even though you may have only fifteen to twenty people in the audience at some concerts, more often you have fifty, which is cozy at a venue like Ausland[4], one of the underground institutions in improvised music. They have been going for fifteen years or so, and they have a regular series there called “Biegungen”, which some friends of mine run. The place is only so big, but if you get a certain number of people there, it feels like a party; it’s quite a lively scene. But then again you have more official festivals with an audience of hundreds. KONTAKLANG is somewhere in between, usually we have around a hundred people per concert. So, I don’t have the impression at all that this type of music and its audience are dwindling per se. What you are talking about, I think, is rather the disconnect between musical culture and musical practice.

JCF:

Not quite. To come back to what we said before, it’s more the idea of a plethora of “small groups”, with their own networks that spread around the world but remain small in size. It’s often difficult to be able to distinguish one network from another. It is no longer a question of distinguishing between high art and popular culture, but rather of a series of underground networks whose practices and affiliations are in opposition to the unifying machine of the cultural industry. These networks are at the same time so similar, they all tend to do the same thing at the same time, and yet they are closed in the sense that they tend at the same time to avoid doing anything with one another. Each network has its own festivals, stages, concert halls, and if you’re part of another group, there’s no chance of being invited. The thought of the multitude of the various undergrounds opens up fields of unlimited freedom, and yet it tends completely to multiply the walls.

CW:

The walls! Yes, that is what I mean by musical culture: how people organize themselves, the discourses that they are involved in, and places that they play, magazines they read, all of this stuff. To me, it is obviously extremely important, and it has a major impact on practice, but I don’t think that the practice is bound by it. There is a lot of common ground between, for instance, certain musicians working with drones or tabletop guitars, and electro-acoustic musicians, and experimental DJs; similar problems appear in different practical contexts. But when it comes to what is called “Vermittlung” in German, the presentation, promotion, dissemination of the music, then swshhhh… they often fly by each other completely. What interests me more, as a musician who understands the work on the ground, is how practice can connect different musical cultures, and not how musical cultures can separate the practices. Musical culture has to be there to serve the practice, and this is one of the reasons why I am interested in curating, because I can bring knowledge of the connectivity between these different practices to bear on their presentation. Too many of the people running festivals, institutions, schools, and publications don’t have that first-hand perspective of working with the materials, so they don’t see these links and they don’t promote them. Sometimes they might dare to bring seemingly incompatible traditions together for isolated encounters, like Persian or Indian classical musicians and a contemporary chamber ensemble. These things happen every so often, but more often than not they are doomed by the gesture of making some sexy cocktail of presumed others. What we try to do in our series is to explore the continuities that are already there but may be hidden from view by our own presumptuous music-cultural frameworks.

 

5. Artistic Research – A Tension between Theory and Practice

JCF:

This brings us to the last question: the walls that exist between the academic world of the university and that of actual practice. Music practitioners are excluded from higher education and research institutions, or more often do not want to be associated with them. But at the same time, they are not completely out of them these days. It seems to me that you are in a good position to say things about this.

CW:

Well, I am lucky to have one foot in academia and one foot out, so I don’t have to choose, at least at this point. I have always been interested in research, and obviously I’ve always been interested in making music for its own sake. In my doctorate I developed a strong taste for the interface between the two.

JCF:

Then, the notion of artistic research is important to you?

CW:

Yes and no. The contents of artistic research are important to me, and I am very fond of the idea that practice can do things for research that more scientific methods cannot. I am also fond of the potential that artistic practice – particularly experimental music – has for larger social questions, larger questions around knowledge production and dissemination. I am also interested in using research to step outside of my own aesthetic limitations. All of these things are inherent to artistic research, but on the other hand, I am ambivalent about the discipline of artistic research and its institutions. The term “artistic research” suffers a lot of abuse. On the one hand, the term is common among practitioners who cannot really survive in the art or music world, because they don’t have the skills or the gumption to live as a freelance artist. On the other hand, there are academics who colonize this area, because they need a specialism. Perhaps they come from philosophy or the social sciences, art history, musicology, theatre studies, critical theory, or the like. For them, artistic research is another pie to be sliced up.

JCF:

Yes, I can see.

CW:

So, there are conferences and journals and academic departments, but I can’t determine if or how many people in the world of artistic research really prize practice as practice. You can probably sense my allergy to this aspect of artistic research – sorry for the rant! Let’s just say I care less about promoting or theorizing artistic research as a discipline, and more about doing it. I suspect most of the people who do the best work in the field feel the same way. This topic has been more in my mind lately than it ever has been, first of all because I’d like to have some sort of regular income; this freelance artist hardship number is getting tiresome!

JCF:

Indeed, the relationships between the different versions of artistic careers are not entirely peaceful. Firstly, independent artists, particularly in the field of experimental music, often consider those who are sheltered in academic or other institutions as betraying the ideal of artistic risk as such. Secondly, teachers who are oriented towards instrumental or vocal music practice often think that any reflection on one’s own practice is a useless time taken from the actual practice required by the high level of excellence. Thirdly, many artists do research without knowing it, and when they are aware of it, they often refuse to disseminate their art through research papers. Many walls have been erected between the worlds of independent practices, conservatories and research institutions.

CW:

Well, in terms of just the limited subject of improvisation, more and more people who can do both are in positions of power. Look at George Lewis: he’s changed everything. He paid his dues as a musician and artist, and he’s constantly doing interesting stuff creatively; and meanwhile he’s become a figurehead in the field of improvisation studies. Through his professorship at Columbia University, he’s been able to create opportunities for all kinds of people and ideas which might not otherwise have a place there.

JCF:

At Columbia University (and Princeton), historically, Milton Babbitt was the figurehead of the music department. It’s very interesting that now it’s George Lewis, with all of what he stands for, who’s in that position, who’s become the most influential intellectual and artistic figure in the department.

You did your PhD at Leiden University[5]. It seems to be a very interesting place.

CW:

Yes, for sure. There are lots of interesting students, and the faculty is very small – it’s basically Marcel Cobussen, Richard Barrett (my two main advisers), and Henk Borgdorff, who is an important theorist of artistic research. My committee chair was Frans de Ruiter, who ran the Royal Conservatory in The Hague for many years before founding the department in Leiden. I believe Edwin van der Heide, a sound artist who makes these big kinetic sculptures and lots of sound installations, is also involved now. It is a totally happening hub for this kind of stuff.

Concerning my search for a more stable position, I am sure something will pop up, I just have to be patient and keep asking around. Most of these kind of opportunities in my life have happened through personal connections anyway, so I think I have to keep my hands on the wheel until the right person shows up.

Our encounter is ending, because I have to go.

JCF:

Thank you very much for this nice meeting.


1. 2010 Markus Miessen, The Nightmare of Participation, Berlin: Sternberg Press

2. See Lawrence Halprin, The RSVP Cycles: Creative Processes in Human Environment, G.Brazilier, 1970. RSVP cycles are a system of creative and collaborative methodology. The meaning of the letters are as follows: R = resources; S = scores ; V = value-action; P = performance. See en.wikipedia.org

3. Alison Hirsch, City Choreographer: Lawrence Halprin in Urban Renewal America, University of Minnesota Press, 2014. (https://www.upress.umn.edu/book-division/books/city-choreographer)

4. “Ausland, Berlin, is an independent venue for music, film, literature, performance and other artistic endeavors. We also offer our infrastructure for artists and projects for rehearsals, recordings, and workshops, as well as a number of residencies. Inaugurated in 2002, ausland is run by a collective of volunteers.” (https://ausland-berlin.de/about-ausland)

5. See Leiden University – Academy of Creative and Performing Arts.(https://www.universiteitleiden.nl/en/humanities/academy-of-creative-and-performing-arts/research)


Christopher A. Williams (1981, San Diego) makes, organizes, and theorizes around experimental music and sound. As a composer and contrabassist, his work runs the gamut from chamber music, improvisation, and radio art to collaborations with dancers, sound artists, and visual artists. Performances and collaborations with Derek Bailey, Compagnie Ouie/Dire, Charles Curtis, LaMonte Young’s Theatre of Eternal Music, Ferran Fages, Robin Hayward (as Reidemeister Move), Barbara Held, Christian Kesten, Christina Kubisch, Liminar, Maulwerker, Charlie Morrow, David Moss, Andrea Neumann, Mary Oliver and Rozemarie Heggen, Ben Patterson, Robyn Schulkowsky, Ensemble SuperMusique, Vocal Constructivists, dancers Jadi Carboni and Martin Sonderkamp, filmmaker Zachary Kerschberg, and painters Sebastian Dacey and Tanja Smit. This work has appeared in various North American and European experimental music circuits, as well as on VPRO Radio 6 (Holland), Deutschlandfunk Kultur, the Museum of Contemporary Art Barcelona, Volksbühne Berlin, and the American Documentary Film Festival.

Williams’ artistic research takes the form of both conventional academic publications and practice-based multimedia projects. His writings appear in publications such as the Journal of Sonic Studies, Journal for Artistic Research, Open Space Magazine, Critical Studies in Improvisation, TEMPO, and Experiencing Liveness in Contemporary Performance(Routledge).

He co-curates the Berlin concert series KONTRAKLANG. From 2009-20015 he co-curated the salon series Certain Sundays.

Williams holds a B.A. from the University of California San Diego (Charles Curtis, Chaya Czernowin, and Bertram Turetzky); and a Ph.D. from the University of Leiden (Marcel Cobussen and Richard Barrett). His native digital dissertation Tactile Paths: on and through Notation for Improvisers is at www.tactilepaths.net.

From 2020-2022 he is a postdoctoral fellow at the University of Music and Performing Arts, Graz.

See http://www.christopherisnow.com

Christopher Williams – Français

Access to the English original text: Encounter with Christopher Williams

 


 

Rencontre entre Christopher Williams et
Jean-Charles François

Berlin, juillet 2018

 

Sommaire :

1. KONTRAKLANG, Berlin
2. Participation du public
3. La question de l’immigration
4. Médiation
5. Recherche artistique – Une tension entre théorie et pratique


1. KONTRAKLANG, Berlin

Christopher W.:

Je voudrais commencer par aborder mon activité de curator, de responsable de la programmation d’un lieu de concerts, parce que je pense que cela concerne le sujet de cette édition PaaLabRes. À Berlin, je co-organise une série de concerts mensuels qui s’appelle KONTRAKLANG (https://kontraklang.de). Il faut prendre en considération que dans un lieu comme Berlin où il y a une grande concentration de personnes qui font de la musique contemporaine, plus que partout ailleurs dans le monde, et à un niveau très élevé, les gens ont tendance à se spécialiser et ne se considèrent pas eux-mêmes comme faisant partie d’un écosystème plus large. C’est ainsi que, par exemple, les personnes qui font partie de la scène de l’art et du design sonore peuvent aller dans les galeries ou ont à faire avec la radio, mais elles ne vont pas nécessairement passer beaucoup de temps à aller à des concerts et à fréquenter le milieu des compositeurs et des musiciens. Et puis il y a comme on le sait des compositeurs-compositeurs qui ne vont qu’aux concerts de leur propre musique ou à des festivals. Ils sont à la recherche de commissions et parfois ils vont écouter ce que font leurs amis. Et puis encore il y a les improvisateurs qui se retrouvent dans certains clubs et qui ne vont jamais dans les festivals de musique contemporaine de type conventionnel. Bien sûr, tout le monde n’est pas comme cela, mais c’est une tendance qui semble se confirmer : les êtres humains aiment se séparer en tribus.

Jean-Charles F.:

Il n’y a rien de mal à cela ?

CW :

Eh bien, je pense qu’il y a beaucoup de mal à cela si cela devient la superstructure.

JCF :

Oui. Et dans le monde de l’improvisation, il y a aussi des sous-catégories.

CW :

Oui, même si le gâteau est petit, les gens éprouvent le besoin de le couper en tous petits morceaux. Je ne vais pas m’attarder sur cette condition permanente de l’humanité, sauf de constater qu’elle existe. Et c’est à cela que nous avons voulu nous confronter lorsque nous avons créé la série de concerts KONTRAKLANG il y a maintenant quatre ans. Nous avons voulu faire dérailler cette tendance et encourager plus d’intersections entre les différentes mini-scènes. En particulier, on gravite autour des formes d’échanges ou d’œuvres ayant des identités multiples. Quelquefois, souvent en réalité, nous organisons des concerts en deux parties, avec un entracte au milieu, avec deux présentations très différentes en termes d’esthétiques, de générations, etc. Mais elles peuvent être reliées par des types de questions ou de méthodes similaires. Par exemple, il y a à peu près deux ans, nous avons organisé un concert autour des collectifs. Deux collectifs ont été invités : d’une part, Stock11 (http://stock11.de), un groupe de compositeurs-interprètes, la plupart allemands, très ancrés dans un style de musique typique de la scène de la « musique contemporaine » [Neue Musik] ; ils ont présenté leur propre musique et ont joué des œuvres écrites par les différents membres du groupe. D’autre part, nous avons présenté un autre collectif plus expérimental, Umlaut (http://umlautrecords.com/), dont les membres ne jouent pas ensemble de façon régulière. Ils ne sont pas liés par des parcours musicaux communs. Ils ont un label d’enregistrements et un festival, ils forment un réseau de gens qui aiment être ensemble. Ils n’avaient jamais encore joué un concert ensemble en tant que « Umlaut » ; et alors nous leur avons demandé de présenter un concert ensemble. Je pense qu’ils étaient cinq ou six et ils ont réalisé une pièce ensemble pour la première fois. Ainsi, le même thème s’appliquait aux deux parties du concert, mais chaque partie se déroulait dans des conditions très différentes, avec des esthétiques très différentes, des philosophies très différentes dans la façon d’aborder le travail d’ensemble. C’est le genre de choses que l’on recherche avec plaisir. Il n’y a pas toujours un thème adéquat pour regrouper la diversité des éléments, mais il y a généralement un fil conducteur qui les relie et qui fait ressortir les différences d’une manière (on l’espère) provocatrice. Pour nous, cela a été très fructueux, parce que cela a créé des occasions de collaborations qui sans cela n’auraient normalement pas existé, et je pense aussi que cela a contribué à amener un public plus large que si nous nous étions limités à ne présenter que de la musique contemporaine, ou que de la musique improvisée, ou d’autres choses encore plus évidentes. Nous avons aussi invité des artistes sonores : nous avons présenté des performances-installations et des projets avec des artistes sonores qui écrivent pour des instruments. Les concerts ne sont pas nécessairement des formats adéquats pour les gens qui font de l’art sonore, parce qu’en général, ils travaillent dans d’autres types d’espaces ou de formats : la performance ne fait pas nécessairement partie des arts sonores. En fait, surtout en Allemagne, la façon d’envisager la performance est un des murs qui a été construit historiquement entre les arts sonores et la musique. Ce n’est pas ce qui se passe nécessairement dans d’autres endroits.

JCF :

Est-ce parce que les artistes sonores sont plus connectés au monde des arts plastiques ?

CW :

Exactement. Leur superstructure est le monde des arts, qui est en général opposé à celui de la musique.

JCF :

Est-ce aussi le cas pour les artistes sonores qui utilisent beaucoup les moyens électroniques et numériques ?

CW :

Parfois. Mais, parce que je suis américain, je pense que ma façon d’envisager les artistes sonores est plus œcuménique. Je ne sais pas où situer beaucoup des gens qui se décrivent comme artistes sonores, mais qui font aussi de la musique ou vice versa. Cela n’a pour moi peu d’importance, mais je le mentionne ici pour illustrer notre goût pour les zones grises dans KONTRAKLANG.

 

2. La Participation du public

JCF :

Il me semble que pour beaucoup d’artistes qui s’intéressent à la matière sonore, il y a une nécessité d’éviter l’univers ultra spécialisé des musiciens, garantie d’excellence mais source de grandes limitations. Mais il y a aussi la question du public. Très souvent il est composé des artistes, des musiciens eux-mêmes et de leur entourage. J’ai l’impression qu’il y a aujourd’hui une grande demande de participation active de la part du public, pas seulement d’être dans des situations d’avoir à écouter ou à contempler quelque chose. Est-ce le cas ?

CW :

L’écoute et la contemplation ne sont-elles pas actives ? Même dans le cas des concerts les plus formels, le public est physiquement actif avec la musique, je ne crois pas vraiment au concept de participation en tant que catégorie séparée d’activité. Tout ce que je fais en tant que musicien est de nature assez collaborative. Je ne fais presque jamais quelque chose par moi-même, que ce soit des pièces écrites pour d’autres personnes ou pour moi-même, ou d’improvisations ou même quand il s’agit de quelque chose où je suis ostensiblement « seul ». C’est toujours clairement dans des perspectives d’un partage avec d’autres. Et j’inclus dans cela bien sûr aussi la notion d’écoute, même si les personnes qui écoutent ne votent pas quelle pièce je dois jouer ensuite, ou même si elles ne participent pas à la production de mes sons avec des smartphones ou par d’autres moyens. L’imagination est par essence interactive et pour moi cela suffit amplement. Je ne passe pas vraiment beaucoup de temps sur la participation sociale explicite qu’on trouve dans une forme exagérée dans la musique pop ou dans la publicité, ou même dans les contextes organisés aujourd’hui dans les musées. Je suis très sceptique en fait. Est que tu connais un architecte et penseur qui s’appelle Markus Miessen ?

JCF :

Non.

CW :

Il a écrit un livre, The Nightmare of Participation[1] [Le cauchemar de la participation], dans lequel il démonte toute l’idée et critique les attitudes cyniques qui se cachent derrière. Il faut « laisser le peuple décider par lui-même ».

JCF :

Pourtant la participation active du public me paraît être ce qui constitue la nature même de l’architecture, dans l’adaptation active et des usagers aux espaces et aux parcours, voire à leurs modifications effectives. Mais bien sûr le processus est le suivant : les architectes construisent quelque chose à partir d’un fantasme de ce que sont les usagers, puis les usagers après coup transforment les lieux et les parcours planifiés.

CW :

Eh bien, l’architecture offre certainement un contexte intéressant pour réfléchir à la participation, car celle-ci peut être présente de multiples façons.

JCF :

Habituellement, les usagers n’ont pas d’autre choix que de participer.

CW :

Il faut qu’ils vivent là. Est-ce que tu connais l’œuvre de Lawrence Halprin ?

JCF :

Oui, tout à fait. Les « RSVP Cycles » [2].

CW :

Comme tu le sais, j’ai écrit un chapitre entier dans ma thèse de doctorat à ce sujet, et pendant les deux dernières années je me suis plongé dans ses travaux. J’ai aussi participé à une classe de danse de Anna Halprin, sa femme, qui a été tout autant responsable de cette histoire. Elle a quatre-vingt-dix-huit ans maintenant et elle continue à enseigner deux fois par semaine, sur les mêmes bases du chantier qu’elle a pratiqué depuis les années 1950, c’est incroyable. Anna continue à beaucoup parler des « RSVP Cycles ». Elle a une conception beaucoup plus simple et plus ouverte qu’avait son mari, l’architecte Lawrence Halprin au sujet des « RSVP cycles » : il avait une idée plus systématique sur comment cela pouvait fonctionner et comment on pouvait utiliser ce concept. C’est un cas très intéressant si l’on compare le sens utopique de participation (de la population) dans ses écrits avec comment il a pu réaliser en réalité ses propres projets. Dans son ouvrage City Choreographer Lawrence Halprin in Urban Renewal America[3], Alison Bick Hirsh considère avec sympathie l’œuvre de Halprin. Mais elle critique aussi la tension entre d’une part ses sensibilités modernistes, son besoin de contrôler les choses et d’avoir une reconnaissance de ses droits et d’autre part, son désir sincère de maximiser le potentiel de la participation du public à différents niveaux.

Le projet que j’utilise dans ma thèse pour comprendre les principes du RSVP est le Sea Ranch, une communauté écologique du nord de la Californie. Si tu le voyais, tu le reconnaîtrais immédiatement car ce style d’architecture a été largement copié : un revêtement en bois brut avec des toits très pentus et de grandes fenêtres – très emblématique. Il a développé ce type d’architecture pour ce lieu particulier : les toits inclinés détournent le vent venant de l’océan et créent une sorte de sanctuaire sur le côté de la maison qui ne fait pas face à la côte. Le revêtement en bois est une caractéristique historique de l’architecture régionale, les granges qui y ont été construites par les trappeurs russes avant que la terre ne soit développée. Avec ses nombreux collaborateurs, il a également établi des principes écologiques pour être adoptés par la collectivité : il y avait des règles concernant le type de végétation à utiliser sur les terrains privés, qu’aucune maison ne devait bloquer la vue sur la mer pour une autre maison, que la communauté devait être construite en groupes plutôt qu’en style de banlieue cossue, ce genre de choses. Et très vite, cette communauté est devenue si recherchée, en raison de sa beauté et de sa solitude, que les promoteurs immobiliers ont en gros fait fi des principes écologiques énoncés.

Finalement, ils se sont débarrassés de Lawrence Halprin et ont élargi la communauté d’une manière qui contredisait totalement sa vision initiale. Ce projet était basé sur le cycle RSVP, c’est-à-dire sur un modèle de processus créatif qui donnait la priorité à une représentation transparente des interactions entre les ressources (R), la partition (S pour score), les valeurs à mettre en action (V) et la performance ou réalisation effective (P). Mais le pouvoir de la finance, planant sur l’ensemble du processus, qui a en quelque sorte rendu tout le reste impuissant à un certain moment, n’est pas représenté dans son modèle. Cette dynamique de pouvoir asymétrique a apparemment été un problème dans beaucoup de ses projets. Ce n’était pas toujours une question d’argent, mais parfois c’est sa propre vision qui posait problème, car n’étant pas représentée de manière critique dans le processus de création.

JCF :

C’est la nature de tout projet, il se développe dans le temps, et soudainement il devient quelque chose d’autre, ou bien il disparaît.

CW :

Certains de ses projets d’urbanisme étaient ainsi assez extrêmes : une année de travail avec la communauté, à partir de ce qui avait été déjà construit ; rencontre avec les gens, mise en place de groupes de travail locaux avec des représentants de la communauté, organisation d’événements et d’enquêtes, réunions, et ainsi de suite dans la durée. Et puis, en fin de compte, ce qui s’est passé, c’est qu’il a façonné le projet de sorte qu’il parvienne aux conclusions qu’il voulait atteindre dès le début. Et je peux comprendre, d’une certaine manière, que cela ne puisse pas en être autrement, parce que si vous laissez au peuple le soin de décider de questions complexes, il va être difficile de parvenir à des conclusions. Ce n’est pas à cause de l’éducation qu’il a reçu et de ses idéaux esthétiques forts qui trouvent leur origine profonde dans le Bauhaus qu’il a fait cela. Il a étudié à la Harvard Graduate School of Design avec Walter Gropius. Il faut en conséquence savoir qu’il ne pouvait pas, à un certain niveau, éviter d’être influencé par ses impulsions modernistes. Je sais par expérience que les structures du pouvoir d’auteur disparaissent rarement dans ce genre de projets participatifs, et il est sage de l’accepter et de l’utiliser à l’avantage de la collectivité.

Dans le même chapitre de ma thèse, je parle d’une série de pièces de Richard Barrett. C’est une personnalité intéressante, un compositeur-compositeur illustre, qui a souvent utilisé une notation très complexe, mais il aussi été un improvisateur libre tout au long de sa carrière en utilisant surtout l’électronique. Il a un duo important avec Paul Overmayer qui s’appelle furt. Il y a à peu près quinze ans, Richard Barrett a commencé à travailler dans ses projets en reliant dans le même mouvement la notation et l’improvisation, ce qui alors était pour lui tout à fait nouveau dans son travail – avant cela, c’était plutôt l’utilisation de l’une ou de l’autre. Il a écrit une série de pièces intitulées fOKT, pour un octuor d’improvisateurs et de compositeurs-interprètes. Dans cette série de pièces, je trouve intéressant que son rôle dans le projet est dans une très grande mesure celui de leader, de compositeur, mais en faisant appel aux mondes sonores des interprètes, et en offrant sa composition comme une extension de sa pratique de performance sonore. Il a créé une situation dans laquelle il pouvait se fondre comme un des musiciens parmi d’autres. Il ne s’agissait pas de maintenir une structure de pouvoir comme avait pu le faire Lawrence Halpirn dans ses travaux. Je pense que c’est un formidable modèle pour montrer comment des compositeurs s’intéressant à l’improvisation peuvent travailler. C’est une alternative à des solutions plus faciles, comme lorsqu’un compositeur qui n’est pas lui-même un improvisateur donne aux improvisateurs une ligne de temps et leur dit : « faites ceci pendant quelque temps et puis faites cela ». Il y a d’autres moyens plus profonds pour s’engager dans l’improvisation en tant que compositeur si l’on n’adopte pas cette perspective qui consiste à être quelqu’un ne regardant la performance que d’un hélicoptère.

JCF :

Dans les années 1960, j’ai vécu beaucoup de situations telles que celle que tu décris, un compositeur incluant dans ses partitions des moments d’improvisation. De nombreuses versions expérimentales se déclinaient déjà sous la forme de partitions graphiques, d’improvisation dirigée (une partie s’appelle aujourd’hui « sound painting »), sans oublier les processus des formes aléatoires et de l’indétermination. À l’époque, cela a produit chez les interprètes énormément de frustration, ce qui a mené à la nécessité pour les instrumentistes et vocalistes de créer des situations d’improvisation « libre » qui se passaient de l’autorité d’une seule et unique personne portant la responsabilité de la création. Certes, aujourd’hui la situation des rapports entre composition et improvisation a beaucoup changé. Par ailleurs, les conditions de la création collective concernant la production immédiate de la matière sonore sont loin d’être clairement définies en termes de contenus et de relations sociales. Pour ma part, j’ai développé pendant les 15 dernières années, la notion de protocoles d’improvisation qui me paraissent nécessaires à des situations où des musiciens de traditions différentes doivent se rencontrer pour co-construire une matière sonore, à des situations de rencontre entre des musiciens et d’autres artistes (danseurs, acteurs, plasticiens, etc.) pour trouver des territoires communs, ou bien à des situations où il s’agit de personnes abordant l’improvisation pour la première fois. Pourtant je reste attaché à deux idées : a) l’improvisation tient sa légitimité dans la création collective de type de démocratie directe et horizontale ; b) les supports du monde « visuel » ne doivent pas être éliminés, mais l’improvisation doit chercher du côté de l’oralité et de l’écoute à favoriser d’autres supports.

 

3. La question de l’immigration

JCF :

Pour changer de sujet, et revenir à Berlin : tu sembles décrire un monde qui reste encore profondément attaché aux notions d’avant-garde et d’innovation dans des perspectives qui me paraissent être encore liées à la période moderniste – bien sûr je fais complètement partie de ce monde. Mais qu’en est-il par exemple du problème de l’immigration ? Même si en ce moment ce problème est particulièrement brûlant, je pense qu’il n’est pas nouveau. Les populations qui ne correspondent pas à l’idéal de l’art occidental viennent-ils aux concerts que tu organises ?

CW :

En fait, nous avons dans notre série de concerts plusieurs connexions avec des organisations qui aident les réfugiés, et nous les avons invités à nos événements. Il faut savoir que, sans doute, pour beaucoup de réfugiés – en plus du fait qu’ils sont dans un nouvel espace et qu’il leur faut ici recommencer à zéro sans beaucoup de famille ou d’amis (si toutefois ils en ont) –ils n’ont pas le droit de travailler. Certains d’entre eux s’inscrivent dans des cours d’allemand, recherchent des stages ou des choses comme cela, mais la plupart ne font que « traîner » en attendant de retourner dans leur pays et c’est bien sûr une recette pour aller au désastre. Alors il y a des organisations qui leur trouvent les moyens de s’impliquer ici dans la société. Nous les avons invités à KONTRAKLANG, C’est une invitation permanente à tous nos événements, ils peuvent y entrer gratuitement, les boissons sont offertes. De manière occasionnelle, nous avons eu des groupes de vingt à vingt-cinq personnes présentes faisant partie de ces organisations, et certains de ces concerts ont été parmi les meilleurs de la saison, car ils ont pu apporter une atmosphère complètement différente dans le public. Il faut savoir que ce sont des jeunes qui ont disons entre dix-huit ans ou moins et jusqu’à vingt-cinq ans – j’ai l’impression que très peu d’entre eux ont déjà assisté à des concerts formels, encore moins pour entendre de la musique contemporaine. Tout le rituel d’aller à la salle de concert, porter son attention sur ce qui est joué, éteindre son portable, semble ne pas faire partie de leur univers. Parfois, ils se parlent entre eux pendant les concerts, ils se lèvent pour aller au bar ou aux toilettes pendant que les pièces sont jouées. Cela dérange au premier abord, mais ils n’ont pas de tabous concernant les réactions qu’on peut avoir à la musique. Je me rappelle les applaudissements à la fin de certaines pièces, c’était tout à fait stupéfiant – ils se sont levés et se sont mis à huer et à crier, comme aucun membre de notre public habituel ne le ferait jamais. Et ils se mettent à rire et font des commentaires entre eux lorsque quelque chose d’étrange se passe. Évidemment c’est tout à fait réjouissant, et malgré tout un peu choquant pour un public habitué aux concerts de musique contemporaine. Malheureusement ils ne viennent plus aussi souvent ; nous avons peut-être besoin de les recontacter et d’en recruter d’autres, parce que cela a été une expérience très positive. Pourtant certains d’entre eux sont aussi revenus, ce n’était pas comme s’ils étaient venus une seule fois en se disant en sortant « merde alors, plus jamais cela ! ». Pourtant, certains sont revenus. Certains ont continué à venir et ont posé des questions sur ce que nous faisons, c’est très encourageant. Mais évidemment il s’agit d’une exception à la règle.

JCF :

Est-ce qu’ils viennent eux-mêmes avec leurs propres pratiques ?

CW :

Eh bien, je ne sais pas combien se sont engagés dans la voie d’être des musiciens à plein temps ou des musiciens professionnels, mais j’ai l’impression que beaucoup chantent ou jouent d’un instrument. Honnêtement, c’est une zone un peu aveugle.

JCF :

D’une façon plus générale, Berlin est un lieu qui est particulièrement connu pour son multiculturalisme. Il n’y a pas que les réfugiés récents.

CW :

Il est vrai qu’il y a dans cette ville des centaines de nationalités et de langages, et différentes communautés. Est-ce que tu te demandes pourquoi nos concerts sont tellement l’affaire des blancs ?

 

4. Médiation

JCF :

Il s’agit des relations entre le groupe des « modernistes » – qui est constitué en grande majorité par des blancs – avec le reste de la société. Cela a à voir avec l’impression que j’ai d’une disparition progressive de la musique contemporaine de ma génération qui dans le passé avait un large public qui est maintenant devenu de plus en plus clairsemé et avait une exposition médiatique qui a maintenant pratiquement disparue, tout cela au profit d’une mosaïque de pratiques diversifiées, chacune ayant un groupe d’aficionados passionnés mais peu nombreux.

CW :

À Berlin il y a, selon mon expérience, un public beaucoup plus nombreux que pratiquement partout ailleurs. Même s’il y a des concerts où il n’y a qu’une quinzaine ou une vingtaine de personnes, il y en a d’autres où, le plus souvent, il y en a cinquante ; ce qui est sympa. C’est le cas par exemple à des endroits comme Ausland[4], une des institutions underground des musiques improvisées. Ils existent depuis une quinzaine d’années et dans ce cadre, certains de mes amis organisent une série de concerts sous le nom de « Biegungen ». L’endroit est ce qu’il est, ce n’est pas très grand, mais si on arrive à y faire venir un certain nombre de gens, on s’y sent comme dans une fête informelle, c’est une scène assez vivante. Par ailleurs, il y a des festivals plus officiels dans lesquels il y a des centaines de personnes. KONTRAKLANG se situe entre les deux, autour de cent personnes par concert. Donc je n’ai pas l’impression que ce type de musique et son public sont en train de disparaître en tant que tels. Ce dont tu parles, je pense, c’est plutôt de la déconnexion qui existe entre la culture musicale et la pratique musicale.

JCF :

Pas tout à fait. Pour revenir à ce dont nous avons parlé ci-dessus, c’est plutôt l’idée d’une pléthore de « groupuscules », avec leurs propres réseaux qui s’étendent de par le monde, mais qui restent petits de taille. Il est souvent difficile d’être capable de faire la distinction entre un réseau et un autre. Il ne s’agit plus de faire la distinction entre le grand art et la culture populaire, mais plutôt d’une série de réseaux souterrains qui s’opposent par leurs pratiques et leurs affiliés à la machine uniformisante de l’industrie culturelle. Ces réseaux sont en même temps tellement proches, ils tendent tous à faire la même chose au même moment, et pourtant ils sont fermés dans le sens qu’ils ont tendance en même temps à éviter de faire quoique ce soit entre eux. Chaque réseau a ses festivals, scènes et salles de concert ; et si vous faites partie d’un autre groupe, il n’y a aucune chance d’être invité. La pensée de la multitude des divers undergrounds ouvre des champs de liberté illimitée, et pourtant elle tend complètement à multiplier les murs.

CW :

Les murs ! C’est ce que je veux dire quand je parle de la culture musicale : les gens s’organisent eux-mêmes, les discours qu’ils développent, les lieux où ils jouent, les publications qu’ils lisent, tout ce genre de choses. Pour moi, c’est évidemment très important, et cela a un impact majeur sur la pratique, mais je ne pense pas que la pratique est profondément liée à tout cela. Il y a beaucoup de terrains communs entre, par exemple, certains musiciens qui travaillent sur des drones ou sur des guitares électriques tabletop, les musiciens électroacoustiques, de la techno, et les DJs expérimentaux : les mêmes types de problèmes se manifestent dans le contexte des différentes pratiques. Mais quand il s’agit de ce qu’on appelle en allemand Vermittlung [la médiation], la présentation, la promotion, la dissémination de la musique, alors soudainement « swshhhh… » les praticiens se contredisent souvent complètement entre eux. . Ce qui m’intéresse plus, en tant que musicien qui comprend le travail réalisé à la base, c’est comment la pratique peut se connecter avec d’autres cultures et non pas la façon par laquelle les cultures musicales peuvent séparer les pratiques. La culture musicale doit être au service de la pratique, et c’est une des raisons pour laquelle j’ai choisi de m’intéresser à l’organisation de concerts, car je peux apporter ce type de savoir, celui de la connectivité qui existe entre différentes pratiques, pour la faire apparaître dans leur présentation au public. Trop de gens qui organisent des festivals, dirigent des institutions, des écoles ou des publications n’ont pas d’expérience directe du travail sur les matériaux. Ils ne voient donc pas les liens qui existent et ils ne les mettent pas en avant. Parfois ils osent peut-être se lancer dans la juxtaposition de deux traditions opposées lors de rencontres isolées, comme par exemple faire jouer des musiciens de la musique traditionnelle classique persane ou indienne avec un ensemble de musique contemporaine. Ces choses se passent de temps en temps, mais le plus souvent elles sont vouées à l’échec par le geste de concocter un cocktail sexy de ceux qu’on a présumé autres. Ce que nous essayons de faire dans notre série de concerts, c’est d’explorer les continuités qui sont déjà là, mais qui sont cachées hors de vue par nos préjugés dans nos propres cadres musicaux et culturels.

 

5. Recherche artistique – Une tension entre théorie et pratique

JCF :

On en arrive à la dernière question : les murs qui existent entre le monde académique de l’université et celui des pratiques effectives. Les praticiens de la musique sont exclus des institutions d’enseignement supérieur et de la recherche, ou bien plus souvent ne veulent pas y être associés. Mais en même temps, ils n’en sont pas complètement en dehors par les temps qui courent. Tu es dans une bonne position pour dire des choses à ce sujet ?

CW :

J’ai la chance de me situer à cheval entre les deux univers, et je ne suis pas obligé de choisir entre les deux, au moins au point où j’en suis. Je me suis toujours intéressé à la recherche, et évidemment aussi à faire de la musique en tant que telle. Au cours de mon doctorat, j’ai développé un goût prononcé pour développer l’interface qui existe entre les deux.

JCF :

Donc, pour toi, la notion de recherche artistique est importante ?

CW :

Oui et non. Les contenus de la recherche artistique sont importants pour moi, et je suis très attaché à l’idée que la pratique peut aider à résoudre des questions de recherche que les méthodes de la recherche plus scientifique sont incapables de faire. Je suis aussi très attaché aux potentiels que la pratique artistique – en particulier la musique expérimentale – peut apporter aux questions sociales, aux questions plus larges qui gravitent autour de la connaissance de la production et de la dissémination. Je m’intéresse aussi à l’utilisation de la recherche pour me faire sortir de mes propres limitations esthétiques. Toutes ces choses sont inhérentes à la recherche artistique, mais par contre, j’ai des sentiments ambivalents vis-à-vis de la recherche artistique en tant que discipline et de ses institutions. Le terme de « recherche artistique » est souvent utilisé de manière abusive. D’une part, le terme est communément utilisé par des praticiens qui n’arrivent pas à survivre dans le monde des arts ou de la musique, parce qu’ils n’ont pas les compétences pour le faire, ou bien qu’ils n’ont pas le courage de mener la vie d’artiste indépendant. D’autre part, des universitaires ont colonisé ce domaine, parce qu’ils sont à la recherche d’une spécialité. Ils peuvent peut-être venir de la philosophie ou des sciences sociales, de l’histoire de l’art, de la musicologie, des études théâtrales, de la théorie critique, des choses de ce genre. Pour eux, la recherche artistique est une sorte de nouveau gâteau qu’il convient de partager en morceaux.

JCF :

Oui, je vois.

CW :

Alors, il y a des colloques, des publications, des départements dans les universités, mais je n’arrive pas à déterminer si beaucoup de personnes dans le monde de la recherche artistique valorisent vraiment la pratique et comment ils s’y prennent pour le faire. On peut sans doute sentir combien je suis allergique à cet aspect de la recherche artistique en tant que discipline – toutes mes excuses pour cette diatribe. Disons seulement que je ne me préoccupe pas de la promotion ou de la théorisation de la recherche artistique en tant que discipline, je m’intéresse plus à la mener. Je suppose que la plupart des personnes qui produisent le meilleur travail dans ce domaine partagent le même sentiment. Ces questions me préoccupent plus que jamais en ce moment parce que, en premier lieu, je voudrais avoir sous une forme ou une autre des revenus réguliers : les difficultés de cette vie d’artiste indépendant commencent à me fatiguer !

JCF :

Effectivement, les rapports entre les différentes versions de carrières artistiques ne sont pas tout à fait pacifiques. Premièrement, les artistes indépendants, notamment dans le domaine des musiques expérimentales, considèrent souvent ceux qui sont à l’abri dans des institutions académiques ou autres comme trahissant l’idéal du risque artistique en tant que tel. Deuxièmement les professeurs tournés vers la pratique musicale instrumentale ou vocale, pensent souvent que toute réflexion sur leur propre pratique est un temps inutile pris sur la pratique effective exigée par le haut niveau d’excellence. Troisièmement beaucoup d’artistes font de la recherche sans le savoir, et quand ils en sont conscients, souvent ils refusent de diffuser leur art par des articles de recherche. Beaucoup de murs se sont dressés entre les mondes des pratiques indépendantes, des conservatoires et des institutions de recherche.

CW :

Eh bien, si on se limite à la question de l’improvisation, il y a de plus en plus de personnes qui sont à la fois des artistes praticiens et des chercheurs qui sont en position de pouvoir dans les institutions. Prenons le cas de George Lewis : il a tout changé. Il a payé de sa personne comme musicien et artiste et il a constamment produit des choses créatives intéressantes : en même temps il est devenu une figure majeure dans le domaine de la recherche sur l’improvisation. En étant professeur à l’Université Columbia à New York il a été capable de créer des opportunités pour tout un tas de gens et d’idées qui sans cela n’auraient pas pu être mises en place.

JCF :

À l’Université Columbia (et à Princeton), historiquement, Milton Babbitt[5] était la figure de proue du département de musique. C’est très intéressant de voir que maintenant c’est George Lewis, avec tout ce qu’il représente, qui occupe cette position qui en est devenu le personnage intellectuel et artistique le plus influent.

Toi-même tu as fait ton doctorat à l’Université Leiden aux Pays-Bas[4]. Cela semble être un endroit très intéressant ?

CW :

Certainement. Il y a beaucoup d’étudiants intéressants et l’équipe de professeurs est très petite – à la base Marcel Cobussen et Richard Barrett (ils ont été mes deux interlocuteurs principaux), et Henk Borgdorff qui est un théoricien d’envergure dans la recherche artistique. Le président de mon comité de doctorat a été Frans de Ruiter, qui a été le directeur du Conservatoire Royal de La Haye pendant de longues années avant de créer le département à Leiden. Je crois que Edwin van der Heide, un artiste sonore qui fait des sculptures cinétiques et beaucoup d’installations sonores, en fait maintenant partie. C’est un centre de rencontres où beaucoup de choses importantes se produisent dans notre domaine d’intérêt.

En ce qui concerne ma recherche d’un poste plus stable, je suis sûr que quelque chose va se présenter, je dois juste être patient et continuer à me renseigner. La plupart des opportunités de ce type dans ma vie se sont produites grâce à des relations personnelles de toute façon, donc je pense que je dois garder les yeux ouverts jusqu’à ce que la bonne personne se présente.

Notre rencontre touche à sa fin, car je dois m’en aller.

JCF :

Merci beaucoup pour cette rencontre très fructueuse.


1. 2010 Markus Miessen, The Nightmare of Participation, Berlin: Sternberg Press

2. See Lawrence Halprin, The RSVP Cycles: Creative Processes in Human Environment, G.Brazilier, 1970. Les RSVP cycles consituent un système méthodologique centré sur la collaboration et la créativité. La signification des lettres est comme suit : R = ressources; S = scores [partitions musicales] ; V = valeurs à mettre en action [value-action]; P = réalisation effective [performance]. Voir en.wikipedia.org

3. Alison Hirsch, City Choreographer: Lawrence Halprin in Urban Renewal America, University of Minnesota Press, 2014. (https://www.upress.umn.edu/book-division/books/city-choreographer)

4. « Ausland, Berlin, est un lieu indépendant pour la musique, le cinéma, la littérature, les performances et autres activités artistiques. C’est un lieu qui propose également son infrastructure aux artistes et à leurs projets pour des répétitions, des enregistrements et des ateliers, ainsi qu’un certain nombre de résidences. Inauguré en 2002, Ausland est géré par un collectif de bénévoles. » (https://ausland-berlin.de/about-ausland)

5. Milton Babbitt, compositeur américain (1916-2011), pionnier de la musique électronique et du sérialisme intégral. Théoricien très influent concernant le dodécaphonisme et de sa combinatorialité. Figure très importante dans la défense de la pratique musicale contemporaine et de ses apports théoriques au sein des universités américaines. Il a été en particulier associé à l’Université de Princeton et l’Université Columbia. (https://fr.wikipedia.org/wiki/Milton_Babbitt)

6. Voir « Leiden University – Academy of Creative and Performing Arts » (https://www.universiteitleiden.nl/en/humanities/academy-of-creative-and-performing-arts/research)


 

Christopher A. Williams (1981, San Diego) est un créateur, un organisateur et un théoricien de la musique expérimentale et de l’art sonore. En tant que compositeur et contrebassiste, il travaille dans les domaines de la musique de chambre, de l’improvisation et de l’art radiophonique et développe aussi des collaborations avec des danseurs, des artistes du son et des artistes visuels. Performances et collaborations avec Derek Bailey, Compagnie Ouie/Dire, Charles Curtis, LaMonte Young’s Theatre of Eternal Music, Ferran Fages, Robin Hayward (en tant que Reidemeister Move), Barbara Held, Christian Kesten, Christina Kubisch, Liminar, Maulwerker, Charlie Morrow, David Moss, Andrea Neumann, Mary Oliver et Rozemarie Heggen, Ben Patterson, Robyn Schulkowsky, l’Ensemble SuperMusique, les Vocal Constructivists, les danseurs Jadi Carboni et Martin Sonderkamp, le cinéaste Zachary Kerschberg et les peintres Sebastian Dacey et Tanja Smit. Ses travaux ont été présentés dans divers circuits de musique expérimentale nord-américains et européens, ainsi que sur VPRO Radio 6 (Pays-Bas), Deutschlandfunk Kultur, le Musée d’art contemporain de Barcelone, la Volksbühne Berlin et le Festival du film documentaire américain.

La recherche artistique de Christopher Williams se manifeste à la fois dans des publications universitaires conventionnelles et dans la réalisation pratique de projets multimédia. Ses travaux écrits ont paru dans des publications telles que le Journal of Sonic Studies, le Journal for Artistic Research, Open Space Magazine, Critical Studies in Improvisation, TEMPO, and Experiencing Liveness in Contemporary Performance(Routledge).

Il est le co-organisateur de la série de concerts KONTRAKLANG. De 2009 à 20015 il a été le co-organisateur de la série de conecerts de salon Certain Sundays.

Williams est titulaire d’un B.A. de l’Université de Californie San Diego (Charles Curtis, Chaya Czernowin, and Bertram Turetzky); et d’un doctorat Ph.D. de l’Université de Leiden (Marcel Cobussen and Richard Barrett). Sa thèse Tactile Paths : on and through Notation for Improvisers est pionnière dans le domaine du numérique et peut être trouvée sur www.tactilepaths.net.

Pour la période 2020-22 il a obtenu un poste de recherche post-doctorale à l’University of Music and Performing Arts, Graz, Autriche.

Voir http://www.christopherisnow.com

Reinhard Gagel

Accéder à la traduction en français : Rencontre avec Reinhard Gagel

 


Encounter between Reinhard Gagel and
Jean-Charles François

Berlin, June 29, 2018

 

Reinhard Gagel Reinhard Gagel is a visual artist, pianist, improviser, researcher and pedagogue who is associated with the Exploratorium Berlin, a center in existence since 2004 dedicated to improvisation and its pedagogy, which organizes concerts, colloquia and workshops (he retired in March 2020). He works in Berlin, Cologne and Vienna. This interview took place (in English) in June 2018 at the Exploratorium Berlin. (www.exploratorium-berlin.de) in June 2018. It was recorded, transcribed and edited by Jean-Charles François.

 


Summary :

1. Transcultural Encounters
2. Improvisation Practices across the Arts
3. Pedagogy of Improvisation, Idioms, Timbre


1. Transcultural Encounters

Jean-Charles F.:

I think that today many people work in different environments with professional, artistic, sentimental, philosophical, political (etc.) identities that are incompatible with each other. The language that should be used in one context is not at all appropriate for another context. Many artists occupy, without too many problems, functions in two or more antagonistic fields. Many teach and give concerts at the same time. The antagonisms are between art teaching circles and those of artistic production on stage, or between the circles of interpretation of written scores and those of improvisation, or between music conservatories and musicology departments in universities. The discourses on both sides are often ironic and unlikely to degenerate into major conflicts. Nevertheless, they correspond to deep convictions, such as the belief that practice is far superior to theory, or vice versa: many musicians think that any reflexive thinking is a waste of time taken from the time that should be devoted to the practice of the instrument.

Reinhard G.:

There is also a tradition here in Germany of considering old-fashioned to work in both pedagogy and improvisation. At the Exploratorium (in Berlin), for years and years all the musicians in Berlin said that the Exploratorium was only a pedagogical institute. This is really changing: for example, our concerts include musicians who are also scholars. There was a problem between the academic world and the world of practicing musicians, and I think that these boundaries are being erased a little bit, in order to be able to develop exchanges. The type of symposium I am organizing – you attended the first one – is a first step in this direction. The musicians who are invited are also researchers, pedagogues, teachers. But in Germany, our discussions are mainly focused on the constant interaction between theory and musical practice. This is my modest contribution to trying to overcome the problem that exists in many of the colloquia in which we participate: that’s there’s only talk talk talk, endless speeches, successions of paper presentations and little that really relates to musical practice. Your action with PaaLabRes seems to go in the same direction: to bring together the different aspects of the artistic world.

Jean-Charles F.:

To bridge the gaps. That is to say to have in the Editions of our digital space a mixture of academic and non-academic texts and to accompany them with artistic productions, with artistic forms that, thanks to digital technology, mix different genres.

Reinhard G.:

In your Editions you use French and English?

Jean-Charles F.:

Yes and no. We really try to concentrate on the French public who often still have difficulty reading English. Translating important texts written in English and still little known in France seems very important to me, this was the case with the texts of George Lewis, David Gutkin and Christopher Williams. Unfortunately, we do not have the possibility to translate texts written in German. We are in the process of developing a bilingual English-French version of the first edition.

Reinhard G.:

I have the feeling that your publication is interesting, even though I didn’t have much time to read it in detail. I find the theme of the next edition “Break down the walls” really important. My next symposium at the Exploratorium in January (2019) is going to be on “Improvising with the strange (and with strangers), Transitions between cultures through (free) improvisation?” I invited Sandeep Bhagwati, a musician, composer, improvisator and researcher, who works at a university in Canada and lives in Berlin. He belongs to at least two cultures, and he has created an ensemble here in Berlin that tries to combine elements from lots of different cultures to produce a new mixture. It’s not like so-called “world music” or inter-cultural music or anything like that – I think they’re trying to find a really new sound. This should be built from all the musical sources of the musicians who make up the ensemble and who all come from different cultures. I invited him to give a concert and to present the keynote address of the symposium. The last symposium was about “multi-mindedness.” This term is said to come from Evan Parker, and it refers to the problem of how a large group of musicians organizes itself while playing together. Some musicians use methods of self-organization, others use conducting in various forms. For example, my Offhandopera brings a lot of people together to create an opera in real time, with moderate conducting. The symposium has led to a good exchange and the new edition of Improfil[1] (2019) will be devoted to these issues.

Jean-Charles F.:

A first reaction to what you have just said might be to ask how this idea of trans-culturalism is different from Debussy’s approach, which takes the Indonesian gamelan as a model for certain pieces. There are, for example, many composers who use other cultures from around the world as inspiration for their own creations. Sometimes they mix in their pieces, traditional musicians with classically trained musicians. The question that can be asked in the face of these sympathetic attempts is that of the return match: to put the musicians of European classical music in their turn in situations of discomfort by confronting themselves with the practices and conceptions of other traditional music. It is not just a question of treating the musical material of particular cultures in a certain way, but of confronting the realities of their respective practices. In Lyon within the framework of the Cefedem AuRA[2] that I created and directed for seventeen years, and where from the year 2000 we developed a study program that brings together musicians from traditional music, amplified popular music, jazz and classical music. The main idea was to consider each cultural entity as having to be recognized within the entirety of its “walls” – we have often used the term “house” – and that their methods of evaluation had to correspond to their modes of operation. But at the same time, the walls of each musical genre had to be recognized by all as corresponding to values as such, to necessities indispensable to their existence.

Reinhard G.:

For their identity.

Jean-Charles F.:

Yes, but we have also organized the curriculum so that all students in the four domains should also be required to work together on concrete projects. The idea was to avoid the situation where, as in many institutions, the musical genres are recognized as worthy of being present, but separated in disciplines that communicate only very rarely, and even less allow things to take place together. There are many examples where a teacher tells the students not to go and see those who make other types of music.

Reinhard G.:

It is typical of what happens often in musical education.

Jean-Charles F.:

In fact, this also happens a lot in higher education. The question also arises in a very problematic way with regard to the absence of minorities from popular neighborhoods in France in conservatories: the actions carried out to improve recruitment can often be considered as neo-colonialist in nature, or on the contrary are based on the preconception that only the practices already existing in these neighborhoods definitively define the people who live there. How to break down the walls?

Reinhard G.:

This fits my ideas quite well:

    1. My first idea was to say that improvised music is typically European music – free improvisation – there are for example differences in practice between England and Germany. British musicians have a different way of playing. Nevertheless, there is a communality. Whether it is a common language, is a question that I ask myself, I don’t have a ready-made theory on the subject. On the one hand there are the characteristics linked to a country or a group of musicians, but on the other hand there are many possibilities to meet in open formats, as for example at the CEPI[3] last year. If I play with someone sharing the same space, I don’t have the impression that he/she is an Italian musician. Nevertheless, she/he is Italian and there is a tradition of improvisation specific to Italy.
    2. But the next idea that came to my mind was that of Peter Kowald – do you know him? – the double bass player from Wuppertal who had the idea of the global village. His idea was to find out in practice whether there is a common musical language between the cultures. He coined the term « Global Village » for improvisation and he brought together musicians of different origins.(See the article in the present edition: Christoph Irmer, We are all strangers to ourselves .)
    3. And the third idea that motivates me concerns things that I see as very important in the actual political situation: the scientific research concerning the encounter between different cultures. In Franziska Schroeder’s book Soundweaving: Writings on Improvisation[4] there is a report written by a Swedish musician, Henrik Frisk, on a research project about a musical group that tried to grow together with two Vietnamese and two Swedish musicians. He describes in his text the difficulties they had to overcome: for example, you cannot just say “OK, let’s play together” but you have also to try to understand the culture of the other, that is the strangeness that despite everything exists. So, they provide a good example. The Swedish musicians went to Vietnam and the Vietnamese musicians went to Sweden. And they tried to stand in the middle between the two cultures: what is the tradition of Vietnamese music, what could they do or not, and so on… They meet each other to work together and play. And that was the basis of my idea to organize the next symposium in January with musicians and researchers, and I found Sandeep who I think is very aware of these issues: for him it’s an essential aspect of his project. He told me that he is not talking about trans-culturalism, but about trans-traditionalism. Because, he says – it’s the same as what Frisk says – a culture always has a tradition and you have to know that tradition, your culture can’t be all that matters, but tradition is what’s most important. And I’m very curious to know what he is going to say and what we will learn from the debate that will follow.
Jean-Charles F.:

And at the Exploratorium, how do you address the question of the public and the difficulties of bringing in specific social groups?

Reinhard G.:

For the past year we have been developing a project called « Intercultural music pool ». And there are questions in Germany and in Europe today concerning refugees and borders, the question of bringing in only a few and not too many; and on top of that the question of terrorism and invasion and all that. In this situation, in Germany, we are moving in both directions: on the one hand, official political decisions and, on the other, local initiatives that try to integrate emigrants. So, we decided to develop an integration project so that people from other countries can play with musicians who have been living in Germany for a long time. And there are examples of choirs that exist in Berlin where people and refugees sing together. Matthias Schwabe[5] and I accompanied this project from the theoretical point of view, with the papers and other necessary formalities. This project has been in place for a year but with no refugees participating. In this ensemble, there are two musicians who come from Spain, but this is not at all what we hoped for. Certain musicians came and said that it could be possible to do it with improvisation; improvisation is a link to bring people together. I don’t know how we’re going to continue, but for now it’s a fact: we tried to make this project public, but they didn’t come. Therefore, I think we need to ask ourselves questions given this failure on inter-culturalism and trans-culturalism. And for me the question is whether improvisation is really the link, the bridge that fits? For example, it is perhaps more important for me to learn a Syrian song than to improvise with someone from that country. I will ask the musician leading this « intercultural musical group » to make an assessment of these experiences. We have not yet carried out the evaluation of this action, but it seems important to do so before the symposium. Here are the questions we are facing: is improvisation really an activity that involves a common language? No, I think it may not be the case.

 

2. Improvisation Practices across the Arts

Jean-Charles F.:

Well, very often I also ask myself this question: why, if improvisation is free, why does the sound result most of the time fit into what is characterized as contemporary music from a classical and European point of view? And one way of thinking about this state of affairs in a theoretical way is to say that improvisation, historically, appeared as an alternative, at the time when structuralism dominated the music of the 1950s-60s. The alternative consisted of simply inverting the terms: since structuralist music was then presented as written on a score, and moreover was written in every detail, then one had to invert the terms and play without any notation at all. And since structuralist music had developed the idea that ideally every piece of music should have its own language, then it was absolutely necessary to develop the notion of non-idiomatic music, which obviously does not exist. And since all structuralist scores were written for well-defined instrumental sounds in treatises, then ideally all these sounds should be eliminated in favor of an instrumental production belonging only to the one who created it. You can continue to invert all the important aspects of the structuralist culture of the time. But to invert all the terms we risk depending only on the culture of reference, and to change nothing fundamentally. On the other hand, and this is a paradox, what free improvisation has not failed to preserve is particularly interesting: its artistic productions have remained « on stage » in front of an audience. Outside the stage, music does not exist. This is a legacy of the Romantic West that is difficult to get rid of. As a result, it can be said that free improvisation developed strategies to prolong the tradition of European learned culture while claiming that it did exactly the opposite!

Reinhard G.:

I think it’s important to emphasize that it’s not just about looking at improvisation as such, but all the things that improvisation includes. I agree with you about romanticism, improvisation on stage and the idea of inspiration on the moment, the idea of momentum, of waiting for moments of genius. For me, everybody in the world of improvised music talks about the quality, good or bad, of improvisations and the inspiration of the moment, the momentum in jazz, these are important things that do not only concern the practice of improvisation. I discovered through you the works of Michel de Certeau and I am reading a lot about collectivism and its applications in collective performances and performance theory: this theory tries to reflect about the way to show something, and it’s not only to have music on stage. But it’s possible to think about things outside of just the music on stage: you can go and perform outside the concert hall and mix audience and the musicians together and find new forms of performance of dance and music. I kind of like this idea of saying that improvisation is not just about these genius things, but it’s really a common thing; it’s a way of making music; it’s elementary, you have to make music that way. So, I meet a person and we make sounds together, and if someone says, “Okay, I have a song,” then let’s sing it together, and if I don’t know that song, we’ll just play one strophe or a phrase or something like that. I also think that the concept of quality is also a Western idea, this perfection in performance…

Jean-Charles F.:

Excellence!

Reinhard G.:

Let’s stop saying that it’s necessary to organize concerts, but let’s rather say that it’s necessary to invest in places where it’s possible to play, that’s what interests me. The Exploratorium is going a little bit in this direction: we organize open stages where people can play together, and so people are invited to produce music by themselves. It’s not about doing something that someone tells them to do, but it’s “let’s do it together”. So, I think it’s necessary to think about improvisation not only in terms of what constitutes its central core, at the heart of the music, may be not only in the core constituted by the interactions together, but also in the core of concerts and situations. That seems interesting to me. For example, the game of “pétanque” organized in France by Barre Phillips[6]: it was a bit like this idea of putting something in common, not for an audience, but for ourselves. And today, we meet before we play together in a concert[7] and not only on the day of the concert.

Jean-Charles F.:

Right.

Reinhard G.:

Here’s what could happen: it was my idea to invite you to do a concert, but it would be very interesting to do a rehearsal before the concert. I’d like to do that in addition to playing at the concert and trying things out and being able to talk about them. For me this is as important as doing concerts. It goes hand in hand with the idea of coming and going, finding things, allowing yourself to get out of the cage, getting out a little bit of the cage of improvisation limited to musical things, dealing with issues of idioms, interactions, looking at other aspects…

Jean-Charles F.:

With PaaLabRes, we have been developing for two years a project to bring together practices between dancers and musicians at the Ramdam[8] near Lyon, notably with members of the Compagnie Maguy Marin. This project was also based on the idea of bringing together two different cultures (dance and music) and trying more or less to develop materials in common, the musicians having to do body movements (in addition to sounds), the dancers producing sounds (in addition to dance movements). Improvisation here was a way to bring us together on a basis of equality. Indeed, what improvisation allows is to put the participants in full responsibility towards the other members of the group and to guarantee a democratic functioning. This did not mean that there was an absence of situations in which a particular person assumed for a moment to be the exclusive leader of the group. At the Exploratorium what about the interactions between artistic domains, do you have any actions that go in this direction?

Reinhard G.:

Yes, I am also a visual artist. Since last year I have had a new studio – in the countryside – which I use as my atelier: I can create in a continuity my music and my visual works together, and in October (2018), a musician, a poet and I will play a performance of my paintings. As far as other art forms are concerned, the question of improvisation is not the most important thing. In the visual arts, I think that there is no reflection on the questions of improvisation.

Jean-Charles F.:

In our project with dance, at some point last year, Christian Lhopital[9], a visual artist joined us. If you go to look at the second edition on the PaaLabRes website, the map that gives access to the various contents is a reproduction of one of his paintings. He came to participate in a session of encounter between dance and music. At first, he hesitated, he said: “What am I going to do?” Then he said, “OK, I’ll come in the morning from 10:00 to 12:00 and I’ll observe”. The session started as usual with a warm-up that lasted almost two hours, it’s quite a fascinating experience, because the warm-up is completely directed at the beginning by a person from the dance who gradually organizes very rich interactions between all the participants and it ends in a situation very close to improvisation as such. We start with very precise stretching exercises, then directed actions in duet, trio or quartet, and little by little in continuity it becomes more and more free. Well, after a few minutes, Christian came to join the group, because in a warm-up no one is afraid of being ridiculous, because the goal is not to produce something original. And then after that he stayed with us all weekend and took part in the improvisations with his own means in his artistic domain.

Reinhard G.:

This is something very important. For example, if you say or think: “when I make music, I have to be completely present, concentrated, and ready to play”, then the music doesn’t necessarily materialize in action. If you think, “Okay, I’ll try this or that” [he plays with objects on the table, glasses, pencils, etc.] and it produces sounds and there’s I think pretending that it’s music, that music only functions when it is recorded, or is just on stage, or if you listen to it in perfectly made recordings. This can become a completely different way of practicing music. In Western music, I think, historically in the 17/18th centuries musicians were composers and practicing musicians (also improvisers); it was a culture of sharing musical practice, of common playing: there was Karl-Philip Emmanuel Bach and the idea of the Fantasy and meeting to play at dawn, with the expression of feelings and with tears, and these were very important events for them. Later, I think, we developed the idea that we had to learn to play the instruments before we could really play them to produce music.

Jean-Charles F.:

Specialization.

Reinhard G.:

Yes, specialization.

Jean-Charles F.:

And to continue this story, Christian participated in the improvisation process by using the stage as if it were a canvas to draw on by using paper cut-outs and drawing things on them as the improvisations unfolded.

Reinhard G.:

I would like to see this, where can I find this information?

Jean-Charles F.:

At the moment this is not available, it might become possible in the future.

Reinhard G.:

OK.

Jean-Charles F.:

You said earlier that visual artists don’t talk much about improvisation.

Reinhard G.:

This may be a prejudice on my part.

Jean-Charles F.:

It’s quite true though, Christian Lhopital, the artist in Lyon had never done it before. We met the American trumpeter Rob Mazurek[10], who is an improviser but also a visual artist. He produces three-dimensional paintings that serve as musical scores. The relationship between musical practices and the production of visual art is not obvious.

Reinhard G.:

Yes, it’s more a question of going into a trance through different media, and I think that with music and dance things are more obvious because it’s done in continuity over time and you can find combinations in the various ways to move the body and to produce sounds on the instruments. But let’s take for example literature, improvisation in literature. That would be something very interesting to do.

Jean-Charles F.:

There is improvised poetry, like slam.

Reinhard G.:

The slam, OK.

Jean-Charles F.:

Slam is often improvised. And there are improvised traditional poetic forms. For example, Denis Laborde wrote a book on improvised poetry practices in the Basque Country[11] in a competitive logic – as in sports – by improvising songs according to tradition and very precise rules: the audience decides who is the best singer. There are traditions where the literature is oral and is continuously renewed in a certain way.

Reinhard G.:

There are also singers who invent their text during improvisation.

Jean-Charles F.:

But my question was about what a center like the Exploratorium was doing in this area. Are there any experiments that have been carried out?

Reinhard G.:

Yes, one of the workshops is dedicated to this aspect of things, but it is not the main focus of our program.

Jean-Charles F.:

What is it about?

Reinhard G.:

She is a visual artist who makes pictures – I didn’t attend this workshop, I can’t say exactly what she does – but she gives materials to the participants, she gives them colors and other things, and she lets them develop their own ways of drawing or painting. She conducted this workshop in public during our Spring festival.

Jean-Charles F.:

But she does this with music?

Reinhard G.:

No. She doesn’t. I really don’t know why. Maybe it’s because that’s kind of the way we do things here, which is to say, “everybody does it their own way”. Ah! once we’ve moved to our new home, we’ll be more open to collaborations.

Jean-Charles F.:

And you also have dance here?

Reinhard G.:

Yes, we have dance.

Jean-Charles F.:

What are the relationships with music?

Reinhard G.:

It’s more in the field of live encounters on stage. There are three or four dancers who come with musicians for public performances, and there are open stages with music and movement, and last Thursday we had the “Fête de la musique” here. The performances that are given here often bring together dancers and musicians.

Jean-Charles F.:

But these are only informal meetings?

Reinhard G.:

Yes. Informal. Anna Barth[12], who is a colleague of mine and is working at the library with me, is a Butoh dancer. She has performed a lot with Matthias Schwabe in this very slow and concentrated way of moving, and they’ve done performances together. But that’s not one of our major focuses. Our work is concerned with free improvisation in all arts, but 90% of it is music. There is a little bit of theater-improvisation, but only a little bit. The Exploratorium is centered mainly on musical improvisation.

 

3. Pedagogy of Improvisation, Idioms, Timbre

Jean-Charles F.:

Are there any other topics you would like to share with us?

Reinhard G.:

Yes, there is a question I ask myself that has nothing to do with multiculturalism. I work in Vienna at the University of Music and Performing Arts with classical musicians on improvisation. They are students at the Institute for Chamber Music. I’ve only had two workshops with them. I only give them a minimum of instruction. For example: “Let’s play in a trio” and then I let them play, that’s how I start the workshop. And during this first improvisation, there are a lot of things they are able to play, and they do it, they don’t have problems like saying “OK! I don’t have any ideas and I don’t want to play”. They play and I invite them to do so. And they use everything they have learned to do well after fifteen years of study. My idea is that I don’t teach improvisation, but I try to let them express themselves through the music they know and are able to play, and this would mean that they have the resources to improvise, to make music not only by reproduction. They can be also inventors of music. And for them, it’s a surprise that it works so well. They’re present, they’re concentrated, and they have really good instrumental technique and what they’re doing sounds really interesting. The feeling expressed by all is that “it works!” So I’m thinking about a theory of improvisation which is not based on technique, but on something like memory, memory of all the things you have in your mind, in your brain, what you have embodied, and with all that you just have to give them the opportunity to express themselves by just allowing them to play what they want. And I think that if we lived in a culture where there would be more of this idea of playing and listening and where classical musicians would be allowed to improvise more often and to improve in improvised playing, we could develop a common culture of improvisation. I’ve been doing that for the past five or six years and I have many recordings with very amazing music. What I want to discuss with you is about these resources. What are the resources of improvisation? What does improvisation mean to you? I think it would be interesting to get a better idea of what a common idea of improvisation would be.

Jean-Charles F.:

Yes. It’s a very complicated question. Historically, in my own background, I was very interested in the idea of the creative instrumentalist in the 1960s. The model at that time was Vinko Globokar and I was convinced that thirty years later there would no longer be composers as such, specialized, but rather kinds of musicians in the broadest sense of the term. But curiously at that time I didn’t believe that improvisation – especially free improvisation – was the way to go. In the group that performed at the American Center on Boulevard Raspail in Paris with Australian composer, pianist and conductor Keith Humble[13], we were thinking more in terms of making music that belonged to no one, “non-proprietary music”. We thought, for example, that Stockhausen’s Klavierstücke X – only clusters – was grandiose, except that clusters cannot belong only to Stockhausen. The concept of this piece, “play all possible clusters on a piano in a very large number of combinations” could very well be realized without referring to the detail of the score. So, we organized concerts based on collages of concepts contained in scores, but without specifically playing these scores.

Reinhard G.:

I can understand this, because for me too, the term collage is a very important thing.

Jean-Charles F.:

I left Paris for Australia in 1969, then San Diego, California in 1972. One of the reasons for this expatriation had been the experience in Paris of playing in many contemporary music ensembles with most of the time three or four rehearsals before each concert with musicians who were very skilled in sight-reading scores. One had the impression of always playing the same music from one ensemble to another. The musicians could produce the written notes very quickly, but at the cost of a standardized timbre. We had the impression of being in the presence of the same sounds, for me, the timbres were hopelessly gray. At the American Center, on the contrary, without the presence of any budget – it was not a “professional” situation – music was made with as many rehearsals as necessary to develop the sounds. It was a very interesting alternative situation. And that’s exactly what a research-oriented university in the United States could offer, where you had to spend at least half your time conducting research projects. There was a lot of time available to do things of your own choosing. And once again, some composers in this situation wanted to recreate the conditions of professional life in large European cities around a contemporary music ensemble: to play the notes very well as quickly as possible without worrying about the reality of the timbre. So, with trombonist John Silber we decided to start a project called KIVA[14], which we did not want to call “improvisation”, but rather “non-written music”. And so, as I described above, we simply inverted the terms of the contemporary ensemble model: in a negative way, our unique method was to forbid ourselves to play identifiable figures, melodies, rhythms, and in usual modes of communication. It was rather a question of playing together, but in parallel discourses superimposed without any desire to make them compatible. We would meet three times a week to play for an hour and a half and then listen without making comments to the recording of what had just happened. At first things were very chaotic, but after two years of this process we had developed a common language of timbres, a kind of living together in the same house in which small routines developed in the form of rituals.

Reinhard G.:

And what were the sources of this language, where did it come from?

Jean-Charles F.:

It was simply playing and listening to this playing three times a week and not having any communication or discussions that could positively influence our way of playing.

Reinhard G.:

Ah! You didn’t talk?

Jean-Charles F.:

Of course we were talking, but we felt that the discussion shouldn’t influence the way we played. But this process – and today it doesn’t seem possible anymore – was very slow, very chaotic, and at a certain moment a language emerged that no one else could really understand.

Reinhard G.:

…but you.

Jean-Charles F.:

Yes. Composers in particular didn’t understand it because it was a disturbing alternative…

Reinhard G.:

But it wasn’t traditional music, but the music you had developed… Was it the experience of contemporary music that gave you the initial vocabulary?

Jean-Charles F.:

Yes of course, it was our common base. The negative inversion of the parameters as I have noted above does not fundamentally change the conditions of elaboration of the material, so the reference was still the great sum of contemporary practices since the 1950s. But at the same time, as Michel de Certeau noted when he was present on the San Diego campus, there was a relationship between our practices and the processes used by the mystics of the 17th century. It was a question for the mystics to find in their practices a way to detach themselves from their tradition and their techniques. It’s exactly the opposite of what you described, it’s a process in which the body has stored an incredible number of clichés, and good instrumentalists never think about their gestures when they play because they’ve become automatic. That’s what we’ve been trying to do: to bring all this into oblivion. You mentioned the idea of memory.

Reinhard G.:

Memory, yes.

Jean-Charles F.:

It was exactly another idea, to try to forget everything we had learned so that we could relearn something else. Of course, that’s not exactly how it happened, it’s a mythology that we developed. But for me it remains a fundamental process. The fear of classical musicians is to lose their technique, and of course whatever happens they will never lose it. In this process, I have never lost my ability to play classically, but it has been greatly enriched. The importance of this process is that through a journey to unknown lands, one can come back home and have a different conception of one’s technique.

Reinhard G.:

It’s a combination of new and old things?

Jean-Charles F.:

Yes, so it is possible to work with classical musicians in situations where they have to leave their technique aside. And in the case of John Silber for example – he borrowed this idea from Globokar, and Ornette Coleman[15] had the same kind of experience – because our playing periods lasted for a very long time without interruptions, he got tired when he only played the trombone. So, he had decided to play another instrument as well, and he chose the violin, which he had never studied. He had to completely reinvent by himself a very personal technique of playing this instrument and he was able to produce sounds that nobody had produced until then.

Reinhard G.:

But the process through which these classical musicians I work with go through seems different to me: it’s a bit of another way of considering instrumental playing. If I tell them “play!” they don’t really try to play new things, but they recombine.

Jean-Charles F.:

Yes, what they know.

Reinhard G.:

They recombine what they know. But because they are in an ensemble situation, they can’t have control over it. There’s always someone who comes across what they’re doing. If they have expectations, there’s always someone who comes and disturbs them, and then you have to find a new way. And the interesting thing is that they are able to follow these crossings without getting irritated and saying “no, I can’t…” It’s a phenomenon where in many workshops, the participants first say “I can’t” and as soon as they start – a bit like the painter you mentioned – it works. And the question I ask myself is: is it a musical problem or is it a problem related to the situation? My main theory is that suddenly there’s a room and someone allows them to do something and they do it. And it’s interesting to note that they never do it on their own. They come to me and they play, and then they go outside, and they never do it again. There has to be a group and a space dedicated to this activity. There is a musician who came with his string quartet and they tried to improvise. Later he told me that they played an improvisation as an encore at a concert; but they didn’t announce that it was an improvisation but that it was written by a Chinese composer; and he said that the audience really liked that encore very much, and he was really surprised that it could happen like that. For me the problem seemed clear, because if they had announced that they were playing their own music, there would have been people who wouldn’t have wanted to listen to it. If you play Mozart, it’s because you’re playing something serious, there’s an effort to be made, and so on. So, the improvisation is more centered on the personality of the person doing it, and you enjoy yourself doing it, that’s a very interesting fact.

Jean-Charles F.:

It is said – I don’t know if this is really the case – that Beethoven playing the piano in concert improvised half the time and that the audience much preferred his improvisations over his compositions.

Reinhard G.:

It is really an interesting fact, yes.

Jean-Charles F.:

Was it like that because improvisations were structurally simpler?

Reinhard G.:

Now we are faced with two possible paths. The first leads us to an open field where we say to ourselves: “I don’t want to do what others have already done or are doing”. And the second one is to say: “I’m going to do an improvisation that won’t be a complete” – what do you call it? …

Jean-Charles F.:

An erasure, an oblivion.

Reinhard G.:

This is about “thinking about your ways in a new way” rather than looking for a new musical content; and so, it is not a very avant-garde posture. Yes, we produce music that is a bit polytonal, with polyrhythms, and harmonies that are a bit wrong, a bit like Shostakovich, etc. But for me the important thing is not to say: “we are going to create a completely new music”, but that the students can see the work session as improvisers. What they are able to do in this situation and the skills they can develop will help them to explore things for themselves: “it’s not something original that will define me, I’m only a little bit open to new things, but I love the music we produce together, I find it moves me completely.” This happens in a very direct way because they’re playing as persons and not as someones to whom I would say, “please play me now from bar 10 to bar 12, in a wahhhhhhh [whispering loudly], you know how to do it.” But if they decide to do it on their own, then  it’s something completely different.

Jean-Charles F.:

Yes, but for me the essential question is the timbre, the qualities of the sound. Because there is an equation between structural music and others: the more emphasis is placed on the complexity of an established grammar, the less interesting the sound material is, and the more emphasis is placed on the complex quality of timbre, the less interest is placed on the complexity of syntactic structures. If we consider the European classical music of the 19th and 20th centuries, there is a long process in which instrumental playing becomes increasingly standardized, and the dominant instrumental model of this period is the piano. And so, the challenge is to create a lot of different kinds of music, but from the point of view of what is represented by the notation system, the notes and their durations, which can easily be realized on the equivalence of the keys of the keyboard. It is a matter of manipulating what is standardized in the notation system, the design of instruments and the techniques of sound production, in a non-standardized way and differentiated from one work to another. The structural approach in this case becomes very useful.[16] And of course a lot of experimentation has been done in this context with the looting of traditional music by transforming it into notes: of course, in this process we lose 99% of the values on which this music works. The equation is complicated because from the moment concrete and electronic music appear, a different cultural branch is set up, a different conception of sounds. And with popular music such as rock, the combination of notes is of no interest, because it is too simplistic and tends to be based on few chords, which makes this music more accessible. But what matters is the sound of the band, which is eminently complex. The musicians of these types of music spend a considerable amount of time working out in groups a sound that will constitute their identity, reinventing their instrumental playing based on what they identify in past recordings in order to dissociate themselves from them. Following this model many situations can be envisaged in improvisation workshops that put musicians in processes where they have to imitate what is really impossible to imitate in others, difficult situations, especially for musicians who are so efficient in reading notes. What happens when a clarinetist plays a certain sound and now with your own instrument, a piano for example, you have to imitate the sound that is produced in the most exact way?

Reinhard G.:

It is a question of timbre.

Jean-Charles F.:

Yes. The world of electronics creates a universe of resonances. This is true even if we don’t use electronic means. But at the same time, you are completely right to think that the tradition of playing from the notes written on the score is still a very important factor in musical practices in our society.

Reinhard G.:

In Western society.

Jean-Charles F.:

A lot of good things can still be done in this context.

Reinhard G.:

You have a memory, and a pool, and an archive. I think – and this surprises me a lot, but that’s exactly how I see it – that improvisation doesn’t work with notes, but it functions with timbres. I call it musicalizing the sound. With the classical musician, you have a note, and then you have to musicalize it, you have to decode it.

Jean-Charles F.:

To put it in a context of reality.

Reinhard G.:

Exactly! Put it in a context, and then you bring it to sound. And when you turn the sign into sound, as a classical musician you are in the presence of a lot of fusion from sign to sound, using everything you’ve learned and everything that makes up the technique. The technique allows you to realize variations of dynamics, articulations and many other elements. This is the way they really learned to play. And now I’m going to take the notes out and ask them to keep making music. And that’s how I often start my workshops by asking them to play only one pitch. The seven or eight people who were at my workshop in Vienna last week, they did an improvisation on one pitch with the task of doing interesting things with that pitch. And it’s interesting because they have so many nuances at their disposal, and it sounds really very, very, well. And for me it’s the door that opens to improvisation, not to rush to many pitches, but to always start with things that are based on the sound qualities. If you look at the history of music, I think that humans who lived forty thousand years ago they had no language, but they had sounds [he starts singing].

Jean-Charles F.:

How do you know?

Reinhard G.:

I have a recording [laughter]. And I’ve done the following experiment with my students: do a spoken dialogue without using words [he gives an example with his voice], it works. They can’t tell you something specific, but the emotional idea is there. I think you’ll agree that the timbre of the spoken voice is really a very important thing, as Roland Barthes noted in The Grain of the Voice.[17] I agree with him. I try to get these classical musicians to improvise a little bit in their tradition, so they don’t create new things, to discover their instrument, but within their tradition.

Jean-Charles F.:

From the point of view of their representations.

Reinhard G.:

Yes exactly, and what came out of this workshop is very interesting.

Jean-Charles F.:

This is a very pedagogical way of doing things, otherwise the participants are lost.

Reinhard G.:

Yes, the former Head of the department of chamber music at the University of Music and Performing Arts in Vienna loves improvisation. I think what he likes about improvisation is that the students learn to get in touch with each other and with the issue of timbre production. For chamber music these are very important things. I’m not a perfect instrumentalist myself because I don’t spend thousands of hours in rehearsals, but I think I can work with that in my mind, I can really find a lot of artists working in music on scores that are interesting, it’s really very rich.

Jean-Charles F.:

In a string quartet, the four musicians have to work for hours on what is called the tuning of the instruments, which is actually a way of creating a group sound.

Reinhard G.:

That’s what I do with improvisation, I function in a way that is very close to this tradition. The tasks are often oriented towards intonation between musicians, but it’s not only about going in the direction of the perfect bow stroke, but also in the direction of the music. Well, I was very happy with this interview, which will feed into my writing. I would like to write a book on improvisation with classical musicians, but I don’t have the time, you know how life is…

Jean-Charles F.:

You have to be a retiree to have the time to do things! Thank you for taking the time to talk.

 


1. Improfil is a German journal [connected with the Exploratorium Berlin] concerning the theory and practice of musical improvisation and functions as a platform for professional exchange among artists, teachers and therapists, for whom the subject of improvisation is a main topic in their work. See https://exploratorium-berlin.de/en/home-2/

2. The Cefedem AuRA [Centre de Formation des Enseignants de la Musique Auvergne-Rhône-Alpes] is a center in existence since 1990, devoted to the training of music school instrumental, vocal and music theory teachers. It is a center for professional ressources and artistic higher education in music. It carries out research in musical pedagogy and publishes a journal Enseigner la Musique. See https://www.cefedem-aura.org

3. CEPI, Centre Européen Pour l’Improvisation [European Improvisation Center] : “For me CEPI is a meeting point where improvising musicians, other practitioners of improvised performance-arts, scholars, thinkers, anyone who is active and/or curious about new forms and methods of doing can meet to exchange their ideas and experiences and also to participate together in the creative process, in short to improvise together.” Barre Phillips, 2020. See http://european.improvisation.center/home/about

4. Franziska Schroeder, Soundweaving : Writings on Improvisation, Cambridge, England : Cambridge Scholar Publishing. See the French translation of Henrik Frisk, “Improvisation and the Self: to listen to the other”, in the present edition of paalabres.org.: Henrik Frisk, L’improvisation et le moi.

5. Matthias Schwabe is the founder and director of Exploratorium Berlin.

6. During the CEPI meetings in Puget-Ville (in 2018 in particular), Barre Phillips proposed a game of “pétanque”, in which each team consisted of two ball throwers and one person who would improvise music at the same time.

7. The encounter took place a day [July 2018] before a concert of improvisation at the Exploratorium Berlin with Jean-Charles François, Reinhard Gagel, Simon Rose and Christopher Williams.

8. RAMDAM, UN CENTRE D’ART [à Sainte-Foy-lès-Lyon] is a place for working, a rather flexible place, open to a multiplicity of uses, with adjustable and transformable spaces according to the needs and constraints of the selected projects. Ramdam is place of residence of the Dance Compagnie Maguy Marin. See https://ramdamcda.org/information/ramdam-un-centre-d-art

9. Christian Lhopital is a French contemporary visual artist, born in 1953 in Lyon. He essentially produces drawings and sculptures. His work was presented at the Lyon Biennale: “Une terrible beauté est née”, by Victoria Noorthoorn, an ensemble of 59 drawings from different epochs (from 2002 through 2011) were presented in the form of a drawing cabinet. In June 2014,the Éditions Analogues in Arles have edited the book Ces rires et ces bruits bizarres, with a text by Marie de Brugerolle, illustated by photos, mural graphit powder drawings, sculptures, miniatures, from the serie « Fixe face silence ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Lhopital

10. Rob Mazurek is a multidisciplinary artist/abstractivist, with a focus on electro-acoustic composition, improvisation, performance, painting, sculpture, video, film, and installation, who spent much of his creative life in Chicago, and then Brazil. He currently lives and works in Marfa, Texas with his wife Britt Mazurek. See the known place “Constellation Scores” in the second edition of this site (paalabres.org) http://www.paalabres.org/partitions-graphiques/constellation-scores-powerpeinture/ Access to Constellation Scores. See https://www.robmazurek.com/about

11. Denis Laborde, La Mémoire et l’Instant. Les improvisations chantées du bertsulari basque, Bayonne, Saint-Sébastien, Ed. Elkar, 2005.

12. Anna Barth is a freelance dancer, choreographer and artistic director of the DanceArt Laboratory Berlin. She studied Modern Dance, Improvisation and Composition at the Alwin Nikolais and Murray Louis Dance Lab in New York City and Butoh Dance for several years with renowned co-founder and master of Butoh Dance, Kazuo Ohno and his son Yoshito Ohno in Japan. https://www.annabarth.de/en/bio.html

13. Keith Humble was an Australian composer (1927-1995), conductor and pianist who saw these three activities in continuity with a practice that resembled the function of the musician before the advent of the professional composer in the 19th and 20th centuries. During the 1950s and 1960s, he lived in France. He was the assistant to René Leibowitz and in 1959, at the American Centre for Students and Artists, he established the ‘Centre de Musique,’ a ‘performance workshop’ dedicated to the presentation and discussion of new music. It is in this context that Jean-Charles François met him. He continued to work with him until 1995. See http://adb.anu.edu.au/biography/humble-leslie-keith-30063

14. KIVA, 2 CD, Pogus Produce, New York. Recordings 1985-1991, with Jean-Charles François, percussion, Keith Humble, piano, Eric Lyon, computer vocoder manipulations, Mary Oliver, violon and viola, John Silber, trombone.

15. See Henrik Frisk article, op. cit. in the present edition: Henrik Frisk, L’mprovisation et le moi.

16. See Jean-Charles François, Percussion et musique contemporaine, chapter 2, « Contrôle direct ou indirect de la qualité des sons », Paris : Editions Klincksieck, 1991.

17. Roland Barthes, « Le grain de la voix », Musique enjeu 9 (1972).

Reinhard Gagel – Français

Access to the original English text: Encounter with Reinhard Gagel

 


 

Rencontre entre Reinhard Gagel et
Jean-Charles François

Berlin, June 29, 2018

 

Reinhard Gagel Reinhard Gagel est un pianiste, improvisateur, chercheur et pédagogue qui est associé à l’Exploratorium Berlin, un centre en existence depuis 2004 consacré à l’improvisation et à sa pédagogie, qui organise des concerts, des colloques et des ateliers (il a pris sa retraite en mars 2020). Il travaille à Berlin, Cologne et Vienne. Cet entretien a eu lieu en juin 2018 à l’Exploratorium Berlin (www.exploratorium-berlin.de). Cet entretien a été enregistré, transcrit, traduit de l’anglais et édité par Jean-Charles François.

 


Sommaire :

1. Rencontres transcutlturelles
2. La Pratique de l’improvisation entre les arts
3. Pedagogie de l’improvisation, idiomes, timbre
 


1. Rencontres transculturelles

Jean-Charles F.:

Je pense qu’aujourd’hui beaucoup gens évoluent dans différents milieux ayant des identités professionnelles, artistiques, sentimentales, philosophiques, politiques (etc.) incompatibles les unes aux autres. Le langage qu’il convient d’utiliser dans un contexte particulier, ne convient pas du tout à un autre contexte. Beaucoup d’artistes occupent sans trop de problèmes des fonctions dans deux domaines antagonistes ou plus. Beaucoup enseignent et donnent parallèlement des concerts. Les antagonismes concernent les milieux de l’enseignement artistique par rapport à ceux de la production artistique sur scène, ou les milieux de l’interprétation de partitions écrites par rapport à ceux de l’improvisation, ou encore les conservatoires de musique vis-à-vis des départements de musicologie dans les universités. Les discours des uns et des autres sont souvent ironiques et peu susceptibles de dégénérer en conflits majeurs. Néanmoins ils correspondent à des convictions profondes, comme la croyance que la pratique est bien supérieure à la théorie ou vice versa : beaucoup de musiciens pensent que toute pensée réflexive est une perte de temps prise sur celui qu’il convient de consacrer à la pratique de l’instrument.

Reinhard G.:

Il y a aussi en Allemagne un courant de pensée qui considère dépassé de travailler à la fois dans la pédagogie et dans l’improvisation. À l’Exploratorium (à Berlin), pendant des années et des années tous les musiciens de Berlin ont dit que l’Exploratorium était uniquement un institut de pédagogie. C’est en train de changer véritablement : par exemple nos concerts incluent des musiciens qui sont aussi des chercheurs. Il y avait un problème entre le monde universitaire et celui des musiciens praticiens, et je pense que ces frontières sont en train d’être un peu effacées, en vue de pouvoir développer des échanges. Le type de symposium que j’organise – tu as participé au premier – constitue un premier pas dans cette direction. Les musiciens qui y sont invités sont aussi des chercheurs, des pédagogues, des enseignants. Mais nos débats portent surtout en Allemagne sur l’interaction constante entre théorie et pratique musicale. Il s’agit là de ma modeste contribution à tenter de dépasser le problème qui existe dans beaucoup de colloques auxquels nous participons : des paroles sans fin et des successions de présentations et peu de chose en rapport véritable avec la pratique musicale. Votre action avec PaaLabRes semble aller dans la même direction : de rassembler les différents aspects du monde artistique.

Jean-Charles F.:

De combler les écarts. C’est-à-dire d’avoir dans les Editions de notre espace numérique un mélange de textes de type universitaire et de textes qui n’en sont pas et de les accompagner de productions artistiques, de formes artistiques qui grâce au numérique mélangent les genres.

Reinhard G.:

Dans vos éditions vous utilisez le français et l’anglais ?

Jean-Charles F.:

Oui et non. On tient beaucoup à s’adresser au public français qui a encore souvent du mal à lire l’anglais. Traduire des textes importants écrits en anglais et encore peu connus en France me paraît très important, cela a été le cas des textes de George Lewis, David Gutkin et Christopher Williams. Malheureusement nous n’avons pas la possibilité de traduire les textes écrits en allemand. Nous sommes en train de développer une version bilingue anglais-français de la première édition. La troisième édition est bi-lingue.

Reinhard G.:

J’ai le sentiment que votre publication est intéressante, même si je n’ai pas eu beaucoup de temps pour la lire en détail. Je trouve le thème de la prochaine édition « Faire tomber les murs » vraiment très important. Le prochain symposium que j’organise à l’Exploratorium en janvier (2019) est basé sur le « L’improvisation avec l’étrange (et avec les étrangers), Transitions entre les cultures à travers l’improvisation (libre) ? ». J’ai invité un musicien compositeur et chercheur, Sandeep Bhagwati, qui travaille dans une université au Canada, et vit à Berlin. Il appartient à au moins deux cultures et il a créé un ensemble à Berlin qui essaie de mélanger des éléments provenant de beaucoup de cultures différentes pour produire une nouvelle forme de mixité. Ce n’est pas comme ce qu’on appelle la « world music » ou la musique interculturelle ou quelque chose de ce genre – je pense qu’ils essaient de trouver un nouveau son. Cela doit se construire à partir de toutes les sources des musiciens qui composent l’ensemble et qui sont tous originaires de cultures différentes. Et je l’ai invité à donner un concert et de prononcer le discours d’ouverture du symposium. Le dernier symposium a porté sur l’esprit multiple [multi-mindedness]. Cette idée je pense a été inventée par Evan Parker, et cela se réfère au problème de comment un grand groupe de musiciens s’organise de manière autonome pour jouer ensemble. Certains musiciens utilisent des méthodes d’autogestion, d’autres utilisent diverses formes de direction d’ensemble. Comme par exemple mon propre Offhandopera qui réunit beaucoup de gens pour créer un opéra sur le moment, avec l’utilisation modérée de la direction d’ensemble. Le symposium a donné lieu à de bons échanges d’information et le nouveau numéro de Improfil[1] (2019) sera consacré à ces questions.

Jean-Charles F.:

Une première réaction à ce que tu viens de dire pourrait être de se demander comment cette idée de transculturalisme est différente de la démarche de Debussy prenant pour modèle le gamelan indonésien pour l’intégrer dans certaines de ses pièces. Il y a par exemple beaucoup de compositeurs qui utilisent d’autres cultures du monde entier comme inspiration pour leurs propres créations. Parfois ils mélangent dans leurs pièces des musiciens traditionnels avec des musiciens de formation européenne classique. La question qu’on peut se poser devant ces tentatives sympathiques est celle du match retour : mettre les musiciens de la musique classique européenne à leur tour dans des situations d’inconfort en se confrontant aux pratiques et conceptions d’autres musiques traditionnelles. Il ne s’agit pas seulement de traiter d’une certaine façon le matériau musical de cultures particulières, mais de confronter les réalités de leurs pratiques respectives. À Lyon dans le cadre du Cefedem AuRA[2] que j’ai créé et dirigé pendant dix-sept ans, et où à partir de l’année 2000 nous avons développé un programme d’études regroupant des musiciens issus des musiques traditionnelles, des musiques actuelles amplifiées, du jazz et de la musique classique. L’idée principale a été de considérer chaque entité culturelle comme devant être reconnue dans l’intégralité de ses « murs » – nous avons souvent utilisé le terme de « maison » – et que leurs méthodes d’évaluation devaient correspondre à leurs modes de fonctionnement. Mais en même temps, les murs des genres musicaux devaient être reconnus par tous comme correspondant à des valeurs en tant que telles, à des nécessités indispensables à leur existence.

Reinhard G.:

Pour leur identité.

Jean-Charles F.:

Oui. Mais nous avons aussi organisé le cursus pour que tous les étudiants des quatre domaines soient aussi obligés de travailler ensemble sur des projets concrets. Il s’agissait d’éviter que comme dans beaucoup d’institution, les genres soient reconnus comme dignes d’être présents, mais séparés dans des disciplines qui ne communiquent que très rarement, et font encore moins d’activités ensemble. On a pas mal d’exemple où un professeur dit à ses élèves qu’il ne faut surtout pas aller voir ceux qui font d’autres types de musique.

Reinhard G.:

C’est typique de ce qui se passe dans l’enseignement secondaire.

Jean-Charles F.:

En fait, cela se passe aussi beaucoup dans le cadre de l’enseignement supérieur. La question se pose aussi de manière très problématique vis-à-vis de l’absence des minorités des quartiers populaires en France dans les conservatoires : les actions menées pour améliorer le recrutement peuvent être souvent considérées comme de nature néo-colonialiste, ou bien au contraire sont basées sur la préconception que seules les pratiques déjà existantes dans ces quartiers définissent de manière définitive les personnes qui y habitent. Comment faire tomber les murs ?

Reinhard G.:

Cela correspond assez bien à mes conceptions :

    1. Ma première idée a été de dire que la musique improvisée est une musique typiquement européenne – l’improvisation libre – il y a par exemple des différences de pratiques entre l’Angleterre et l’Allemagne. Les musiciens britanniques ont une autre manière de jouer. Mais pourtant il y a beaucoup de choses en communs entre les deux pays. Je me pose la question de savoir s’il s’agit d’un langage commun, je n’ai pas de théorie toute faite à ce sujet. Il y a d’une part les caractéristiques liées à un pays ou à un groupe de musiciens, mais d’autre part il y a beaucoup de possibilités de se rencontrer dans des formats ouverts comme par exemple lors du CEPI[3]  l’année dernière. Si je joue avec une personne en partageant le même espace je n’ai pas l’impression qu’il s’agit d’un musicien italien ou d’une musicienne italienne. Pourtant c’est bien une italienne ou un italien et il y a une tradition de l’improvisation spécifique à l’Italie.
    2. Mais l’idée qui m’est venu ensuite à l’esprit est celle de Peter Kowald – tu le connais ? – le contrebassiste de Wuppertal qui avait l’idée du village global. Son idée était d’essayer de voir s’il y avait un langage commun à la musique improvisée entre les cultures. Il a utilisé le terme de « Village global » pour l’improvisation et il a organisé des rencontres entre des musiciens de différentes origines. (Voir l’article de Christopher Irmer dans la présente édition : Christoph Irmer, Nous sommes tous étrangers à nous-mêmes).
    3. Et la troisième idée qui me motive concerne des choses que je trouve très importantes dans la situation politique actuelle : la rencontre entre différentes cultures dans le cadre de la recherche scientifique. Dans le livre de Franziska Schroeder Soundweaving : Writings on Improvisation[4]  il y a un article écrit par un musicien suédois, Henrik Frisk, sur un projet de recherche concernant un groupe musical qui a essayé de développer un ensemble avec deux musiciennes vietnamiennes et deux musiciens suédois. Il décrit dans son texte les difficultés qu’ils ont eues à surmonter : par exemple on ne peut se contenter de juste dire « OK, jouons ensemble » mais il faut aussi essayer de comprendre la culture de l’autre, c’est-à-dire l’étrangeté qui malgré tout existe. Ainsi ils constituent un bon exemple. Les musiciens suédois sont allés au Vietnam et les musiciennes vietnamiennes en Suède. Et ils ont essayé de se situer au milieu entre les deux cultures : ce qu’est la tradition de la musique vietnamienne, ce qui était permis ou non, et ainsi de suite… Ils se sont rencontrés, ils ont travaillé et joué ensemble. Et cela a constitué la base de mon idée d’organiser le prochain symposium de janvier avec des musiciens et des chercheurs, et j’ai trouvé Sandeep qui est je pense très conscient de ces questions : pour lui c’est un aspect important de son projet. Il m’a dit qu’il ne parle pas de transculturalisme, mais de trans-traditionalisme. Parce que, dit-il – c’est la même chose que ce que raconte Frisk – une culture a toujours une tradition et vous devez connaître cette tradition, votre culture ne peut pas être tout ce qui compte, mais la tradition est ce qui est le plus important. Et je suis très curieux de savoir ce qu’il va dire et de ce que le débat qui va suivre va nous apprendre.
Jean-Charles F.:

Et à l’Exploratorium, comment est abordée la question du public et des difficultés à y faire venir des groupes sociaux spécifiques ?

Reinhard G.:

Nous avons développé depuis un an un projet qui s’intitule « groupe musical interculturel » [Intercultural music pool]. Et il y a en Allemagne et en Europe des questions qui se posent aujourd’hui : celle des réfugiés, celle des frontières, celle de n’en faire entrer que quelques-uns et pas trop ; et en plus celle du terrorisme et de l’envahissement et de tout cela. Dans cette situation, en Allemagne, on va dans les deux directions : d’une part les décisions politiques officielles et d’autre part les initiatives locales qui tentent d’intégrer les émigrés. C’est ainsi que nous avons décidé de développer un projet d’intégration pour que des personnes provenant d’autres pays puissent jouer avec des musiciens installés depuis longtemps en Allemagne. Et il y a des exemples de chœurs qui existent à Berlin où les gens chantent ensemble. Matthias Schwabe[5] et moi avons accompagné ce projet du point de vue théorique, avec les papiers et autres démarches nécessaires. Ce projet est en place depuis un an mais aucun réfugié n’y participe. Dans cet ensemble, il y a deux musiciens qui viennent d’Espagne, mais ce n’est pas du tout ce qu’on espérait. Certains musiciens sont venus et ont dit que c’était possible de le faire avec l’improvisation ; l’improvisation constitue un lien pour rassembler les gens. Je ne sais pas comment nous allons continuer, mais c’est un fait : nous avons essayé de rendre ce projet public, mais ils ne sont pas venus. En conséquence je pense qu’il nous faut nous poser des questions étant donné cet échec concernant l’inter-culturalisme et le trans-culturalisme. Et pour moi la question est de savoir si l’improvisation est réellement le lien, le pont qui convient ? Par exemple, il est peut-être plus important pour moi d’apprendre un chant syrien que d’improviser avec une personne provenant de ce pays. Je vais demander au musicien qui conduit ce « groupe musical interculturel » de faire le bilan de ces expériences. Nous n’avons pas encore réalisé l’évaluation de cette action, mais il paraît important de le faire avant le symposium. Voici les questions qui se posent à nous : l’improvisation est-elle véritablement une activité qui implique un langage commun ? Non, je pense que ce n’est peut-être pas le cas.

 

2. Les pratiques d’improvisation entre les arts

Jean-Charles F.:

En bien, très souvent je me pose aussi cette question : pourquoi, si l’improvisation est libre, pourquoi le résultat sonore s’inscrit la plupart du temps dans ce qu’on caractérise comme la musique contemporaine du point de vue classique et européen ? Et une façon de penser cet état des choses de manière théorique consiste à dire que l’improvisation, historiquement, est apparue, au moment où le structuralisme dominait la musique des années 1950-60, comme une alternative. L’alternative a consisté à inverser simplement les termes : comme la musique structuraliste se présentait alors comme écrite sur une partition, et en plus l’était dans tous les moindres détails, alors on devait en inverser les termes et jouer en se passant complètement de toute notation. Et comme la musique structuraliste avait développé l’idée que chaque pièce de musique idéalement devait avoir son propre langage, alors il fallait absolument développer la notion de musique non-idiomatique, ce qui évidemment n’existe pas. Et comme toutes les partitions structuralistes étaient écrites pour des sonorités instrumentales bien définies dans des traités, alors toutes ces sonorités devraient idéalement être éliminées au profit d’une production instrumentale n’appartenant qu’à celui qui la créait. Vous pouvez continuer à inverser toutes les choses importantes de la culture structuraliste de l’époque. Mais à inverser tous les termes on risque de ne dépendre que de la culture de référence, et de ne rien changer fondamentalement. D’autre part, et c’est un paradoxe, ce que l’improvisation libre n’a pas manqué de conserver est particulièrement intéressant : ses productions artistiques sont restées « sur scène » devant un public. Hors de la scène la musique n’existe pas. Voilà un héritage de l’occident romantique dont il est difficile de se défaire. En conséquence on peut dire que l’improvisation libre a développé des stratégies pour prolonger la tradition de la culture savante européenne tout en prétendant qu’elle faisait exactement le contraire !

Reinhard G.:

Je pense qu’il est important de souligner qu’il ne s’agit pas seulement de considérer l’improvisation en tant que telle, mais aussi toutes les choses qui accompagnent l’improvisation. Je suis d’accord avec toi au sujet du romantisme, l’improvisation sur scène et l’idée de l’inspiration sur le moment, l’idée du génie, d’être en attente de moments géniaux. Pour moi, tout le monde de la musique improvisée parle de la qualité, bonne ou mauvaise, des improvisations et de l’inspiration du moment, l’esprit du moment en jazz, ce sont des choses importantes qui ne concernent pas seulement la pratique de l’improvisation. J’ai découvert par toi les ouvrages de Michel de Certeau et je lis beaucoup de choses sur le collectivisme et ses applications dans les prestations collectives et la théorie de la performance : cette théorie essaie de mener une réflexion sur la manière de montrer quelque chose, et il ne s’agit pas seulement de la musique sur la scène. Mais il est possible d’envisager des choses en dehors de la seule musique liée à la scène : on peut aller jouer hors de la salle de concert, et mélanger le public avec les musiciens et trouver de nouvelles formes de pratique de la danse et de la musique. J’aime assez bien cette idée de dire que l’improvisation n’est pas seulement liée aux choses géniales, mais est en réalité une chose commune ; c’est une façon de faire de la musique ; c’est élémentaire, on doit faire de la musique de cette façon. Je rencontre ainsi une personne et je produis des sons avec elle, et si une personne dit « OK, j’ai une chanson », alors chantons la ensemble, et si je ne connais pas cette chanson, on ne va jouer qu’une strophe, qu’une phrase ou quelque chose comme cela. Je pense aussi que le concept de qualité est aussi une idée occidentale, la perfection dans le jeu…

Jean-Charles F.:

L’excellence!

Reinhard G.:

Cessons de dire qu’il est nécessaire d’organiser des concerts, mais disons plutôt qu’il est nécessaire d’investir des lieux où il est possible de jouer, voilà ce qui m’intéresse. L’Exploratorium va un peu dans cette direction : on organise des scènes ouvertes où les gens peuvent jouer ensemble, et ainsi les gens sont invités à produire de la musique par eux-mêmes. Il ne s’agit pas de faire quelque chose que quelqu’un leur dicte de faire, mais c’est « faisons-le ensemble ». Je pense donc qu’il est nécessaire de penser l’improvisation non seulement en termes de ce qui constitue son noyau central, au cœur de la musique, peut être aussi non seulement en termes du noyau constitué par les interactions entre musiciens, mais aussi de penser l’improvisation au cœur des concerts et des situations Voilà qui me paraît intéressant. Par exemple, le jeu de « pétanque » organisé par Barre Phillips[6] : c’était un peu cette idée de mettre quelque chose en commun, non pas pour un public, mais pour nous-même. Et aujourd’hui, nous nous rencontrons avant de jouer ensemble dans un concert[7], et pas seulement le jour même au moment du concert.

Jean-Charles F.:

C’est vrai.

Reinhard G.:

Voici ce qui pourrait se passer : c’était mon idée de t’inviter à faire un concert, mais il serait très intéressant de faire une répétition avant le concert. J’aimerais le faire en plus de jouer lors du concert, et d’essayer des choses et de pouvoir en parler. Pour moi cette situation a la même importance que de faire des concerts. Cela va de pair avec l’idée d’aller et de venir, de trouver des choses, de se permettre de sortir de la cage, de sortir un petit peu de la cage de l’improvisation limitée aux choses musicales, d’aborder les questions d’idiomes, d’interactions, d’examiner d’autres aspects…

Jean-Charles F.:

Avec PaaLabRes, nous avons développé depuis deux ans un projet de rencontre des pratiques entre danse et musique au Ramdam[8] près de Lyon, notamment avec des membres de la Compagnie Maguy Marin. Ce projet était là aussi basé sur l’idée de rassembler deux cultures différentes et d’essayer plus ou moins de développer des matériaux en commun, les musiciens et musiciennes devant faire des mouvements corporels (en plus de leurs productions sonores), les danseuses et danseurs produire des sons (en plus de leur production dansée). L’improvisation était ici un moyen de nous rassembler sur des bases d’égalité. En effet ce que permet l’improvisation, c’est de mettre en responsabilité pleine et entière les participants vis-à-vis des autres membres du groupe et de garantir un fonctionnement démocratique. Cela ne voulait pas dire qu’il y avait absence de situations où une personne en particulier assumait pour un moment d’être le/la leader exclusif du groupe. À l’Exploratorium, qu’en est-il des interactions entre les domaines artistiques, est-ce que vous avez des actions qui vont dans ce sens ?

Reinhard G.:

Oui. Je suis aussi un artiste plasticien. Depuis un an j’ai un studio – à la campagne – qui me sert d’atelier : je crée dans une continuité ma musique et mes œuvres plastiques, et en octobre (2018), moi, un musicien et un poète, nous allons jouer un concert en interprétant mes tableaux. En ce qui concerne les autres formes artistiques, la question de l’improvisation n’est pas la chose la plus importante. Dans les arts plastiques, je pense qu’il n’y a pas de réflexion sur les questions d’improvisation.

Jean-Charles F.:

Dans notre projet avec la danse, à un certain moment l’année dernière, Christian Lhopital[9], un artiste peintre nous a rejoint. Si tu vas regarder la deuxième édition sur le site de PaaLabRes, la carte qui donne accès aux divers contenus est une reproduction d’une de ses peintures. Il est venu participer à une session de rencontre entre la danse et la musique. Tout d’abord il a hésité, il a dit : « Qu’est-ce que je vais faire ? » ; puis il a dit : « OK je vais venir le matin de 10 heures à midi et je vais observer ». La session a commencé comme à l’habitude par un échauffement qui dure près de deux heures, c’est une expérience assez fascinante, car l’échauffement est complètement dirigé au début par une personne de la danse qui petit à petit organise des interactions très riches entre tous les participants et cela se termine dans une situation très proche de l’improvisation en tant que telle. On commence par des exercices d’étirements très précis, puis des actions dirigées en duo, en trio ou en quatuor, et petit à petit en continuité cela devient de plus en plus libre. Eh bien, après quelques minutes, Christian est venu se joindre au groupe, parce que dans le cadre d’un échauffement personne n’a peur d’être ridicule, car l’enjeu n’est pas de produire quelque chose d’original. Et puis à la suite de cela il est resté parmi nous tout le week-end et a participé aux improvisations avec ses propres moyens dans son domaine artistique.

Reinhard G.:

C’est quelque chose de très important. Par exemple, si on se dit ou pense : « lorsque je fais de la musique je dois être complètement présent, concentré, et prêt à jouer », alors la musique ne se matérialise pas forcément dans l’action. Si on se dit : « OK je vais essayer ceci ou cela » [il joue avec des objets se trouvant sur la table, les verres, crayons, etc.] et cela produit des sons qui je pense peuvent prétendre être de la musique, de penser que la musique ne fonctionne que quand elle est enregistrée, ou quand elle ne se fait que sur une scène, ou si on l’écoute dans des enregistrements parfaitement réalisés. Cela peut devenir une façon complètement différente de pratiquer la musique. Dans la musique occidentale, je pense, historiquement au 17/18e siècles les musiciens étaient à la fois des compositeurs et des musiciens praticiens (aussi improvisateurs) ; c’était une culture de la mise en commun de la pratique musicale ; il y avait Karl-Philip Emmanuel Bach et l’idée de la Fantaisie et de se rencontrer pour jouer dès l’aube, avec l’expression de sentiments et avec des larmes, et c’était pour eux des évènements très importants. Plus tard, je pense, on a développé l’idée qu’il fallait apprendre à jouer les instruments avant de pouvoir produire véritablement de la musique.

Jean-Charles F.:

Spécialisation.

Reinhard G.:

Oui, la spécialisation.

Jean-Charles F.:

Et pour continuer cette histoire, Christian Lhopital a participé au processus d’improvisation en utilisant la scène comme si c’était un canevas pour dessiner en utilisant des papiers découpés et en dessinant des choses dessus au fur et à mesure du déroulement des improvisations.

Reinhard G.:

Je voudrais bien voir ça, où puis-je trouver ces informations ?

Jean-Charles F.:

Pour l’instant ce n’est pas disponible, cela pourrait peut-être le devenir.

Reinhard G.:

OK.

Jean-Charles F.:

Tu as dit tout à l’heure que les plasticiens ne parlaient pas beaucoup d’improvisation.

Reinhard G.:

C’est peut-être un préjugé de ma part.

Jean-Charles F.:

C’est assez vrai pourtant, Christian, l’artiste à Lyon n’en avait jamais fait. Nous avons rencontré le trompettiste américain Rob Mazurek[10], qui est un improvisateur mais aussi un artiste plasticien. Il produit des tableaux en trois dimensions qui lui servent de partitions musicales. La relation entre les pratiques musicales et la production d’art plastique n’est pas évidente.

Reinhard G.:

Oui. La question est plutôt d’entrer en transe par différents moyens d’expression, et je pense qu’avec la musique et la danse les choses sont plus évidentes parce que cela s’inscrit en continuité dans le temps et que l’on peut trouver des combinaisons dans les diverses manières de faire évoluer le corps et de produire des sons sur les instruments. Mais prenons par exemple la littérature, l’improvisation de la littérature. Ce serait quelque chose de très intéressant à réaliser.

Jean-Charles F.:

Il y a la poésie improvisée, le slam.

Reinhard G.:

Le slam, OK.

Jean-Charles F.:

Le slam est souvent improvisé. Et il y a des formes poétiques traditionnelles improvisées. Par exemple Denis Laborde a écrit un livre[11] sur les pratiques de poésie improvisée au Pays Basque dans des logiques de compétition – comme dans le sport – en improvisant des chants selon la tradition et des règles très précises : le public décide qui est le meilleur chanteur. Il y a des traditions où la littérature est orale est se renouvelle continuellement d’une certaine manière.

Reinhard G.:

Il y a des chanteurs qui inventent leur texte pendant l’improvisation.

Jean-Charles F.:

Mais ma question portait sur ce que faisait dans ce domaine un centre comme l’Exploratorium. Est-ce qu’il y a des expériences qui ont été réalisées ?

Reinhard G.:

Oui. Un des ateliers se consacre à cet aspect des choses, mais il n’est pas mis au centre de notre programme.

Jean-Charles F.:

De quoi s’agit-il ?

Reinhard G.:

C’est une artiste plasticienne qui fait des tableaux – je n’ai pas assisté à cet atelier, je ne peux pas dire exactement ce qu’elle fait – mais elle donne des matériaux aux participants, elle leur donne des couleurs et d’autres choses, et elle les laisse développer leurs propres manières de dessiner ou de peindre. Elle a conduit cet atelier en public pendant notre festival de printemps.

Jean-Charles F.:

Mais elle fait cela avec de la musique ?

Reinhard G.:

Non. Elle ne le fait pas. Je ne sais vraiment pas pourquoi. Peut-être parce que c’est un peu notre façon de procéder ici, qui consiste à dire en quelque sorte : « chacun fait à son idée ». Ah ! Quand nous aurons déménagé dans nos nouveaux locaux, nous pourrons être plus ouvert à des collaborations.

Jean-Charles F.:

Et vous avez aussi de la danse ici ?

Reinhard G.:

Oui nous avons de la danse.

Jean-Charles F.:

Quelles sont les relations avec la musique ?

Reinhard G.:

C’est plutôt dans le domaine des rencontres sur scène. Il y a trois ou quatre danseurs ou danseuses qui viennent avec des musiciennes (musiciens) pour des performances en public, et il y a des scènes ouvertes avec de la musique et des mouvements, et jeudi dernier nous avons eu ici la « Fête de la musique ». Les performances qui sont données ici regroupent souvent danse et musique.

Jean-Charles F.:

Mais il ne s’agit que de rencontres informelles ?

Reinhard G.:

Oui. Informelles. Anna Barth[12], qui est une de mes collègues et travaille à la bibliothèque avec moi, c’est une danseuse Butoh. Elle a beaucoup travaillé avec Matthias Schwabe dans cette façon très lente et concentrée de se mouvoir, et ils ont fait des performances ensemble. Mais cela ne fait pas partie de nos préoccupations majeures. Notre action se préoccupe de l’improvisation dans tous les arts, mais à 90% il s’agit surtout de la musique. Il y a un peu d’improvisation théâtrale mais seulement un tout petit peu. L’Exploratorium se focalise surtout sur l’improvisation musicale.

 

3. Pédagogie de l’improvisation, idiomes, timbre

Jean-Charles F.:

Y-a-t-il d’autres sujets dont tu voudrais nous faire part ?

Reinhard G.:

Oui. Il y a une question que je me pose qui n’a rien à voir avec le multiculturalisme. Je travaille à Vienne à l’Université de Musique et d’Arts Vivants avec des musiciens (musiciennes) classiques sur l’improvisation. Ce sont des étudiants de l’Institut de musique de chambre. Je n’ai eu que deux ateliers avec elles (eux). Je ne leur donne qu’un minimum d’instructions. Par exemple : « Jouez en trio » et après je les laisse jouer, c’est de cette manière que je commence l’atelier. Et pendant cette première improvisation, il y a beaucoup de choses qu’ils sont capables de jouer, et ils le font, ils n’ont pas de problèmes comme de se dire « OK ! Je n’ai pas d’idées et je ne veux pas jouer ». Elles jouent et je les invite à le faire. Et elles utilisent tout ce qu’elles ont appris à bien faire après quinze années d’études. Mon idée est que je n’enseigne pas l’improvisation, mais j’essaie de les laisser s’exprimer à travers la musique qu’ils connaissent et qu’ils sont capables de jouer, et cela implique qu’ils ont les ressources pour improviser, pour faire de la musique pas seulement par la reproduction. Elles peuvent être à m’même aussi d’inventer de la musique. Et pour elles, c’est une surprise que cela fonctionne si bien. Ils sont présents, concentrés et ils ont vraiment une bonne technique instrumentale et ce qu’ils font sonne de manière très intéressante. Le sentiment exprimé par tous est que « ça marche ! ». Alors je réfléchis sur une théorie de l’improvisation qui n’est pas basée sur la technique, mais sur quelque chose comme la mémoire, mémoire de toutes les choses que vous avez dans votre esprit, dans votre cerveau, dans votre corps, et avec tout cela vous n’avez qu’à leur permettre de jouer ce qu’elles veulent. Et je pense que si nous vivions dans une culture dans laquelle il y aurait de manière plus importante cette idée de jouer et d’écouter et dans laquelle les musiciennes classiques auraient le droit d’improviser plus souvent et de s’améliorer dans le jeu improvisé, on pourrait développer une culture commune de l’improvisation. C’est ce que j’ai fait pendant les cinq ou six ans passés et j’ai de nombreux enregistrements avec de la musique très étonnante. Ce que je veux discuter avec toi c’est au sujet de ces ressources. Quelles sont les ressources de l’improvisation ? Qu’est-ce que c’est pour toi l’improvisation ? Je pense qu’il serait intéressant de mieux cerner ce que serait une idée commune de l’improvisation.

Jean-Charles F.:

Oui. C’est une question très compliquée. Historiquement, dans mon propre parcours, j’étais très intéressé dans les années 1960 par l’idée de l’instrumentiste créateur. Le modèle à ce moment-là déjà était Vinko Globokar et j’avais alors la conviction que trente ans plus tard il n’y aurait plus de compositeurs en tant que tels, spécialisés, mais plutôt des sortes de musiciens au sens large du terme. Mais curieusement à ce moment-là je ne croyais pas que l’improvisation – surtout l’improvisation libre – était la voie à adopter. Dans le groupe qui évoluait au Centre Américain du boulevard Raspail à Paris avec le compositeur, pianiste et chef d’orchestre australien Keith Humble[13], nous pensions plus en termes de faire de la musique qui n’appartenait à personne, la « musique non-propriétaire ». On pensait par exemple que le Klavierstücke X de Stockhausen – seulement des clusters – était grandiose, sauf que les clusters ne peuvent pas n’appartenir qu’à Stockhausen. Le concept de cette pièce, « jouer tous les clusters possibles sur un piano dans un très grand nombre de combinaisons » pouvait très bien être réalisé sans faire référence au détail de la partition. C’est ainsi que nous organisions des concerts à partir de collages de concepts contenus dans des partitions, mais sans jouer spécifiquement ces partitions.

Reinhard G.:

Je peux comprendre cela, car pour moi aussi le terme de collage est une chose très importante.

Jean-Charles F.:

J’ai quitté Paris pour l’Australie en 1969, puis San Diego en Californie en 1972. Une des raisons de cette expatriation avait été l’expérience, à Paris, de jouer dans de nombreux ensembles de musique contemporaine avec la plupart du temps trois ou quatre répétitions avant chaque concert avec des musiciens très compétents dans la lecture à vue des partitions. On avait l’impression de jouer toujours la même musique d’un ensemble à un autre. Les interprètes pouvaient réaliser les notes écrites très rapidement, mais au prix d’un timbre standardisé. On avait l’impression d’être en présence des mêmes sonorités, pour moi, les timbres étaient d’une grisaille désespérante. Au Centre Américain, au contraire, sans la présence du moindre budget – ce n’était donc pas une situation « professionnelle » – on faisait de la musique avec autant de répétitions nécessaires au développement des sonorités. Il s’agissait d’une situation alternative d’un très grand intérêt. Et c’est exactement ce que pouvait offrir aux États-Unis une université tournée vers la recherche dans laquelle il fallait passer au moins la moitié de son temps à conduire des projets de recherche. Il y avait beaucoup de temps à disposition pour faire des choses de votre propre choix. Et une fois de plus certains compositeurs dans cette situation voulaient recréer les conditions de la vie professionnelle des grandes villes européennes autour d’un ensemble de musique contemporaine : jouer très bien les notes le plus vite possible sans se préoccuper de la réalité du timbre. C’est ainsi qu’avec le tromboniste John Silber nous avons décidé de commencer un projet intitulé « KIVA »[14], que nous n’avons pas voulu appeler « improvisation », mais plutôt « musique non écrite ». Et ainsi, comme je l’ai décrit ci-dessus, nous avons purement et simplement inversé les termes du modèle de l’ensemble contemporain : d’une manière négative, notre méthode unique a été de nous interdire de jouer des figures, des mélodies, des rythmes identifiables, et dans des modes habituels de communication. Il s’agissait plutôt de jouer ensemble, mais dans des discours parallèles superposés sans volonté de les rendre compatibles. On se réunissait trois fois par semaine pour jouer une heure et demie et ensuite écouter sans faire de commentaires l’enregistrement de ce qui venait de se passer. Au début les choses étaient très chaotiques, mais après deux années de ce processus nous avions développé un langage commun de timbres, une sorte de vie en commun dans la même maison au cours de laquelle se développent de petites routines sous forme de rituels.

Reinhard G.:

Et quelles étaient les sources de ce langage, d’où cela venait-il ?

Jean-Charles F.:

C’était simplement le jeu trois fois par semaine et l’écoute de ce jeu et l’absence de communication ou de discussions susceptibles d’influencer le jeu de manière positive.

Reinhard G.:

Ah ! Il n’y avait pas de discussion entre vous ?

Jean-Charles F.:

Bien sûr nous parlions, mais nous pensions que la discussion ne devait pas influencer notre manière de jouer. Mais ce processus – et aujourd’hui cela ne paraît plus possible à réaliser – était très lent, très chaotique, et à partir d’un certain moment un langage a émergé que personne d’autre ne pouvait vraiment comprendre.

Reinhard G.:

… Seulement vous-mêmes !

Jean-Charles F.:

Oui. Les compositeurs en particulier n’y comprenaient rien car c’était une alternative dérangeante…

Reinhard G.:

Mais ce n’était pas une musique traditionnelle, mais la musique que vous aviez développée… Est-ce que c’était l’expérience de la musique contemporaine qui vous a donné le vocabulaire de départ ?

Jean-Charles F.:

Oui bien sûr, c’était notre base commune. L’inversion négative des paramètres comme je l’ai noté ci-dessus ne change pas fondamentalement les conditions d’élaboration du matériau, donc la référence restait tout de même la grande somme des pratiques contemporaines depuis les années 1950. Mais en même temps, comme Michel de Certeau l’avait noté à l’époque lorsqu’il était présent sur le campus de San Diego, il y avait un rapport entre nos pratiques et les processus utilisés par les mystiques du 17e siècle. Il s’agissait pour les mystiques de trouver dans leurs pratiques le moyen de se détacher de leur tradition et de leurs techniques. C’est exactement le contraire de ce que tu as décrit, c’est un processus dans lequel le corps a emmagasiné un nombres incroyable de clichés, et les bons instrumentistes ne pensent jamais à leurs gestes quand ils jouent parce qu’ils sont devenus automatiques. C’est ce que nous avons tenté de faire évoluer vers l’oubli. Tu as mentionné l’idée de mémoire.

Reinhard G.:

Oui, la mémoire.

Jean-Charles F.:

C’était exactement une autre idée, de tenter d’oublier tout ce qu’on avait appris pour pouvoir réapprendre quelque chose d’autre. Bien sûr, ce n’est pas exactement comme cela que cela s’est passé, il s’agit d’une mythologie que nous avons développée. Mais cela reste pour moi un processus fondamental. La peur des musiciens classique c’est de perdre leur technique, et bien sûr quoi qu’il arrive ils ne la perdront jamais. Dans ce processus, je n’ai jamais perdu mes capacités à jouer de manière classique, mais elles ont été beaucoup enrichies. L’importance de ce processus, c’est que par un voyage dans des contrées inconnues, on peut revenir chez soi et avoir une autre conception de sa technique.

Reinhard G.:

C’est une combinaison de choses nouvelles et d’anciennes ?

Jean-Charles F.:

Oui. Ainsi il est possible de travailler avec des musiciens classiques dans des situations dans lesquelles ils doivent laisser leur technique de côté. Et dans le cas de John Silber par exemple – il avait emprunté cette idée à Globokar, et Ornette Coleman avait fait le même type d’expérience[15] – parce que nos périodes de jeu duraient très longtemps sans interruptions, il se fatiguait lorsqu’il ne jouait que du trombone. Donc il avait décidé de jouer aussi sur un autre instrument et il avait choisi le violon, dont il n’avait jamais abordé l’étude. Il a dû réinventer complètement par lui-même une technique très personnelle de jouer de cet instrument et il a été capable de produire des sonorités que personne n’avait produites jusqu’alors.

Reinhard G.:

Mais le processus par lequel passe ces musiciens classiques avec lesquels je travaille me paraît différent : c’est un peu une autre façon d’envisager le jeu instrumental. Si je leur dis « jouez ! », ils n’essaient pas vraiment de jouer de nouvelles choses, mais ils recombinent…

Jean-Charles F.:

Oui, ce qu’ils connaissent.

Reinhard G.:

Elles recombinent ce qu’elles connaissent. Mais parce qu’elles sont en situation de jouer en ensemble, elles ne peuvent pas en avoir le contrôle. Il y a toujours quelqu’un qui vient croiser ce qu’ils font. S’ils ont des attentes, il y a toujours quelqu’un qui vient les perturber, et il faut alors trouver de nouvelles voies. Et ce qui est intéressant, c’est qu’elles sont capables de suivre ces croisements sans s’irriter et dire « non, je ne peux pas … ». Il s’agit d’un phénomène dans lequel, lors de nombreux ateliers, les participants disent d’abord « je ne peux pas » et dès qu’ils se lancent – un peu comme le peintre que tu as mentionné – ça fonctionne. Et la question que je me pose est : est-ce un problème musical ou est-ce un problème lié à la situation ? Ma théorie est qu’il y a soudainement un espace et quelqu’un leur permet de faire quelque chose et elles le font. Et c’est intéressant de noter qu’elles ne le font jamais toute seule de leur propre initiative. Ils viennent me voir et ils jouent, puis ils vont à l’extérieur et ils ne le font plus jamais. Il faut qu’il y ait la présence d’un groupe et d’un espace dédié à cette activité. Il y a un musicien qui est venu avec son quatuor à cordes et ils ont essayé d’improviser. Plus tard il m’a dit qu’ils ont joué en bis une improvisation lors d’un concert ; mais ils n’ont pas annoncé que c’était une improvisation mais que c’était écrit par un compositeur chinois ; et il a dit que le public a vraiment beaucoup aimé ce bis, et il a vraiment été étonné que cela puisse se passer ainsi. Pour moi le problème m’a paru clair, parce que s’ils avaient annoncé qu’ils jouaient leur propre musique, il y aurait eu des gens qui n’auraient pas voulu l’écouter. Si vous jouez du Mozart, c’est que vous jouez quelque chose de sérieux, qu’il y a un effort à faire, et ainsi de suite. Donc l’improvisation est plus centrée sur la personnalité de celui ou celle qui la réalise, et vous prenez du plaisir à le faire, c’est cela qui est intéressant.

Jean-Charles F.:

On dit – je ne sais pas si c’est vraiment le cas – que Beethoven jouant du piano en concert improvisait la moitié du temps et que le public préférait de beaucoup ses improvisations plutôt que ses compositions.

Reinhard G.:

C’est un fait intéressant en effet.

Jean-Charles F.:

Est-ce que c’était ainsi parce que les improvisations étaient plus simples structurellement ?

Reinhard G.:

Maintenant nous sommes en présence de deux voies possibles. La première nous conduit vers un champ ouvert dans lequel on se dit : « je ne veux pas faire ce que d’autres ont déjà fait ou sont en train de faire ». Et d’autre part la deuxième consiste à dire : « je vais faire une improvisation qui ne sera pas – comment tu l’appelles ?…

Jean-Charles F.:

… Un effacement, un oubli.

Reinhard G.:

… un effacement complet. Il s’agit là de « penser vos manières de procéder d’une façon nouvelle » plutôt que d’envisager un contenu musical nouveau ; et ainsi il ne s’agit pas d’une posture très d’avant-garde. Oui, on produit de la musique un peu polytonale, avec des poly-rythmes, et des harmonies un peu fausses, un peu comme du Chostakovitch, etc. Mais pour moi la chose importante c’est de ne pas dire : « nous allons créer une nouvelle musique », mais que les étudiants puissent envisager la séance de travail comme des improvisateurs. Ce qu’ils sont capables de faire dans cette situation et les capacités qu’elles peuvent développer vont leur servir à explorer les choses par elles-mêmes : « ce n’est pas quelque chose d’original qui va me définir, je ne suis qu’un tout petit peu ouvert à la nouveauté, mais j’aime la musique qu’on produit ensemble, je trouve qu’elle me touche complètement. » Cela se passe de manière très directe parce qu’ils jouent en tant que personnes et non pas comme quelqu’un à qui je dirais « s’il te plaît, joue moi maintenant de la mesure 10 à la mesure 12, de manière ouahhhhh [chuchotement bruité], tu sais comment il faut faire ». Mais s’ils décident de le faire par eux-mêmes et c’est complètement différent.

Jean-Charles F.:

Oui, mais pour moi la question essentielle c’est le timbre, les qualités du son. Parce qu’il y a une équation entre la musique structurelle et les autres : plus l’accent est mis sur la complexité d’une grammaire établie, moins est intéressante la matière sonore et plus l’accent est mis sur la qualité complexe du timbre et moins l’intérêt se porte sur la complexité des structures syntaxiques. Si l’on considère la musique classique européenne des 19e et 20e siècles, il y a un long processus dans lequel le jeu instrumental devient de plus en plus standardisé, et le modèle instrumental dominant de cette période est le piano. Et donc l’enjeu est de créer beaucoup de musiques différentes, mais du point de vue de ce qui est représenté par le système de notation, les notes et leurs durées, qu’on peut aisément réaliser sur l’équivalence des touches du clavier. Il s’agit de manipuler ce qui est standardisé dans le système de notation, de construction d’instruments et de techniques de production sonore, de manière non-standardisée et différenciée d’une œuvre à une autre. L’approche structurelle dans ce cas-là devient très utile[16]. Et évidemment on fait énormément d’expérimentation dans ce cadre avec le pillage des musiques traditionnelles en les transformant en notes : bien sûr dans cette démarche on perd 99% des valeurs sur lesquelles fonctionnent ces musiques. L’équation est compliquée parce que à partir du moment où apparaissent les musiques concrètes et électroniques, on a une branche culturelle différente qui se met en place, une conception des sons qui est différente. Et avec les musiques populaires comme le rock, la combinaison de notes n’a aucun intérêt, car trop simpliste tendant à être basée sur peu d’accords, ce qui fait que cette musique est plus accessible. Mais ce qui compte c’est le son du groupe, qui est éminemment complexe. Les musiciens de ces musiques passent un temps considérable à élaborer en groupe une sonorité qui va constituer leur identité, à réinventer leur jeu instrumental à partir de ce qu’ils identifient dans les enregistrements du passé pour s’en démarquer. Suivant ce modèle beaucoup de situations peuvent être envisagées dans les ateliers d’improvisation qui mettent les musiciennes dans des processus où elles doivent imiter ce qui est vraiment impossible à imiter chez les autres, situations difficiles, surtout pour des musiciennes qui sont tellement efficaces dans la lecture de notes. Que se passe-t-il lorsqu’un (une) clarinettiste joue un certain son et maintenant avec votre propre instrument, un piano par exemple, on doit imiter de la manière la plus exacte la sonorité qu’il produit ?

Reinhard G.:

C’est une question de timbre.

Jean-Charles F.:

Oui. Le monde de l’électronique crée un univers de résonances. C’est vrai même si l’on n’utilise pas des moyens électroniques. Mais en même temps, tu as complètement raison de penser que la tradition du jeu à partir des notes écrites sur la partition reste encore un facteur très important des pratiques musicales dans notre société.

Reinhard G.:

Dans la société occidentale.

Jean-Charles F.:

On peut encore faire beaucoup de bonnes choses dans ce contexte.

Reinhard G.:

Il y a une mémoire, un réservoir et des archives. Je pense – et cela me surprend beaucoup, mais c’est exactement comme cela que je vois les choses – je pense que l’improvisation ne fonctionne pas avec des notes, et se détermine en fonction de timbres. J’appelle cela musicaliser le son. Avec le musicien classique, on a une note, et ensuite il est nécessaire de la musicaliser, il faut la décoder.

Jean-Charles F.:

L’inscrire dans un contexte de réalité.

Reinhard G.:

Exactement ! L’inscrire dans un contexte, l’amener à sonner. Et lorsqu’on transforme le signe en son, en tant que musicienne classique on est en présence de beaucoup de fusion du signe au son, en utilisant tout ce qu’on a appris et tout ce qui constitue la technique. La technique vous permet de réaliser des variations de dynamiques, d’articulations et de pleins autres éléments. C’est la manière par laquelle elles et ils ont vraiment appris à jouer. Et maintenant je vais enlever les notes et leur demander de continuer à faire de la musique. Et c’est ainsi que je commence souvent mes ateliers en leur demandant de ne jouer que sur une seule hauteur de note. Les sept ou huit personnes qui participaient la semaine dernière à mon atelier à Vienne, ont réalisé une improvisation sur une seule hauteur avec la tâche de faire des choses intéressantes avec cette hauteur. Et c’est intéressant parce qu’il y a tant de nuances à leur disposition, et cela sonne vraiment très, très, bien. Et pour moi c’est la porte qui s’ouvre vers l’improvisation, ne pas se précipiter sur beaucoup de hauteurs, mais de commencer toujours par des choses qui se basent sur les qualités sonores. Si l’on se penche sur l’histoire de la musique, je pense que les humains qui vivaient il y a quarante mille ans n’avaient pas de langage, mais ils avaient des sons [il se met à chanter].

Jean-Charles F.:

Comment le sais-tu ?

Reinhard G.:

J’ai un enregistrement [rire] ! Et j’ai fait avec mes étudiants l’expérience suivante : faites un dialogue parlé sans utiliser de mots [il donne un exemple avec sa voix], ça marche. Ils ne peuvent pas te dire quelque chose de précis, mais l’idée émotionnelle est présente. Je pense que tu seras d’accord que le timbre de la voix parlée est vraiment une chose très importante comme l’a noté Roland Barthes dans Le Grain de la voix[17]. Je suis d’accord avec lui. J’essaie d’amener ces musiciens classiques à improviser un peu dans leur tradition, donc ils ne créent pas de nouvelles choses, afin de découvrir leur instrument, mais à l’intérieur de leur tradition.

Jean-Charles F.:

Du point de vue de leurs représentations.

Reinhard G.:

Oui exactement, et ce qui est issu dans cet atelier est très intéressant.

Jean-Charles F.:

C’est une manière très pédagogique de mener les choses, sinon les participants sont perdus.

Reinhard G.:

Oui. L’ancien directeur du département de musique de chambre à l’Université de musique et d’arts de la scène à Vienne aime l’improvisation. Je pense que ce qu’il aime dans l’improvisation c’est que les étudiants apprennent à se mettre en contact entre eux et en contact avec la question de la production du timbre. Pour la musique de chambre, ce sont des choses très importantes. Je ne suis pas moi-même un instrumentiste parfait parce que je ne passe pas des milliers d’heures en répétitions, mais je pense que je peux travailler avec cela dans mon esprit, je peux vraiment trouver de nombreux artistes qui travaillent dans la musique sur partitions qui sont intéressants, c’est vraiment très riche.

Jean-Charles F.:

Dans un quatuor à cordes, il faut que les quatre musiciens travaillent des heures sur ce qu’on appelle l’accord des instruments, ce qui est en fait une façon de créer une sonorité de groupe.

Reinhard G.:

C’est ce que je fais avec l’improvisation, je fonctionne d’une façon très proche de cette tradition. Les tâches sont souvent orientées vers l’intonation entre musiciennes ou musiciens, mais il ne s’agit pas d’aller seulement du coup d’archet dans la direction du coup d’archet parfait, mais aussi en direction de la musique. Eh bien, j’ai été très content de cet entretien qui pourra nourrir mes écrits. Je voudrais écrire un livre sur l’improvisation réalisée avec des musiciens classiques, mais je n’en ai pas le temps, tu sais comment va la vie…

Jean-Charles F.:

Il faut être retraité pour pouvoir avoir le temps de faire les choses ! Merci d’avoir pris ce temps pour parler.

 


1. Improfil est une publication périodique allemande [connectée à l’Exploratorium Berlin] centrée sur la théorie et la pratique de l’improvisation et qui fonctionne en tant que plateforme d’échanges professionnels entre artistes, enseignants et thérapeutes, pour qui le l’improvisation est un des aspects importants de leurs activités. Voir https://exploratorium-berlin.de/en/home-2/

2. Le Cefedem AuRA [Centre de Formation des Enseignants de la Musique Auvergne-Rhône-Alpes] a été créé en 1990 par le Ministère de la Culture pour la formation des enseignants des écoles de musique et conservatoires. C’est un centre de ressources professionnelles et d’enseignement supérieur artistique de la musique.Le centre mène des recherches sur la pédagogie de la musique et publie un périodique, Enseigner la Musique. Voir https://www.cefedem-aura.org

3. CEPI, Centre Européen pour l’Improvisation : ”Pour moi, le CEPI est le point de rencontre entre des musiciens improvisateurs, avec d’autres praticiens de tous les domaines artistiques, des chercheurs, des penseurs, tous ceux et celles dont l’activité ou la curiosité est tournée vers de nouvelles formes et méthodes pour faire les choses. Les rencontres portent sur l’échange d’idées et d’expériences, et aussi sur la participation collective à un processus créatif, en bref, il s’agit d’improviser ensemble. » Barre Phillips, 2020. Voir http://european.improvisation.center/home/about

4. Franziska Schroeder, Soundweaving : Writings on Improvisation, Cambridge, England : Cambridge Scholar Publishing. Voir la traduction française de Henrik Frisk, “Improvisation and the Self: to listen to the other”, dans la présente édition de paalabres.org. : Henrik Frisk, L’improvisation et le moi.

5. Matthias Schwabe est le fondateur et le directeur de l’Exploratorium Berlin.

6. Pendant les rencontres du CEPI à Puget-Ville (en 2018 en particulier), Barre Phillips a proposé un jeu de pétanque dans lequel chaque équipe était composé de deux lanceurs de boules et de deux personnes improvisant en même temps.

7. La rencontre a eu lieu un jour avant [juillet 2018] un concert de musiques improvisées à l’Exploratorium Berlin avec Jean-Charles François, Reinhard Gagel, Simon Rose et Christopher Williams.

8. RAMDAM, UN CENTRE D’ART [à Sainte-Foy-lès-Lyon] est un lieu de travail, c’est un lieu flexible, ouvert à une multiplicité d’usages, dont les espaces sont modulables et transformables en fonction des besoins et des contraintes des projets accueillis. Ramdam est le lieu de résidence de la Compagnie Maguy Marin. Voir https://ramdamcda.org/information/ramdam-un-centre-d-art

9. Christian Lhopital est un artiste contemporain français né en 1953 à Lyon. Il pratique essentiellement le dessin et la sculpture. Présenté à la 11e biennale d’art contemporain de Lyon, Une terrible beauté est née, par Victoria Noorthoorn, il a exposé sous forme de cabinet de dessins un ensemble de 59 dessins d’époques différentes, de 2002 à 2011. En juin 2014, les Éditions Analogues à Arles ont édité le livre Ces rires et ces bruits bizarres, avec un texte de Marie de Brugerolle, illustré de photos de dessins muraux à la poudre de graphite, de sculptures et de dessins miniatures, de la série « Fixe face silence ». https://fr.wikipedia.org/wiki/Christian_Lhopital

10. Rob Mazurek est un artiste/abstractiviste multidisciplinaire, qui met l’accent sur la composition électroacoustique, l’improvisation, la performance, la peinture, la sculpture, la vidéo, le film, et les installations. Il a passé la majeure partie de sa vie créative à Chicago et ensuite au Brésil. Il vit actuellement à Marfa, au Texas avec son épouse Britt Mazurek. Voir le lieu-dit « Constellation Scores » dans la seconde édition de ce site (paalabres.org) : Accès à Constellation Scores. Voir https://www.robmazurek.com/about

11. Denis Laborde, La Mémoire et l’Instant. Les improvisations chantées du bertsulari basque, Bayonne, Saint-Sébastien, Ed. Elkar, 2005.

12. Anna Barth est une danseuse indépendante, chorégraphe et directrice artistique du DanceArt Laboratory Berlin. Elle a étudié la danse moderne, l’improvisation et la composition au “Alwin Nikolais and Murray Louis Dance Lab” à New York et la danse Butoh pendant plusieurs années avec le célèbre co-fondateur et maître de la danse Butoh, Kazuo Ohno et avec son fils Yoshito Ohno au Japon. https://www.annabarth.de/en/bio.html

13. Keith Humble était un compositeur australien (1927-1995), chef d’orchestre et pianiste qui considérait ces trois activités en continuité dans une pratique ressemblant aux fonctions de musicien avant l’avènement du compositeur professionnel aux 19e et 20e siècles. Pendant les années 1950 et 1960, il a vécu en France. Il a été l’assistant de René Leibowitz et en 1959, à l’American Centre for Students and Artists à Paris, il a fondé le ‘Centre de Musique, un « atelier d’interprétation et de création » centré sur la présentation et le débat autour de la musique contemporaine. C’est dans ce contexte que Jean-Charles François l’a rencontré et à continuer travailler avec lui jusqu’en 1995. Voir http://adb.anu.edu.au/biography/humble-leslie-keith-30063

14. KIVA, 2 CD, Pogus Produce, New York. Recordings 1985-1991, avec Jean-Charles François, percussion, Keith Humble, piano, Eric Lyon, manipulations vocoder par ordinateur, Mary Oliver, violon et alto, John Silber, trombone.

15. Voir Henrik Frisk article, op. cit. dans la présente édition. Henrik Frisk, L’improvisation et le moi.

16. Voir Jean-Charles François, Percussion et musique contemporaine, chapter 2, « Contrôle direct ou indirect de la qualité des sons », Paris : Editions Klincksieck, 1991.

17. Roland Barthes, « Le grain de la voix », Musique enjeu 9 (1972).

Lisières

Access to the English translation: Edges – Fringes – Margins

 


 

Lisières – Collage

 

Le 26 avril 2019 a eu lieu à Lyon une rencontre entre le compositeur et improvisateur György Kurtag (en visite de Bordeaux), Yves Favier, alors directeur technique à l’ENSATT à Lyon, et les membres du collectif PaaLabRes, Jean-Charles François, Gilles Laval et Nicolas Sidoroff. Le format de cette rencontre a été d’alterner des moments d’improvisation musicale avec des discussions concernant le parcours des différents participants.

À la suite de cette rencontre, nous avons décidé de développer une sorte de « cadavre exquis » autour du concept de « lisières », chacun des participants écrivant des textes plus ou moins fragmentés en réaction aux écrits qui s’accumulaient petit à petit. En outre les cinq personnes avaient aussi le droit de proposer des citations d’auteurs divers en liaison avec cette idée de lisières. C’est ce processus qui a donné lieu dans le Grand Collage (la rivière) de cette édition « Faire tomber les murs » à 10 collages (L.1 – L.10) de ces textes accompagnés de musiques, de voix enregistrées et d’images, avec en particulier des extraits de l’enregistrement de nos improvisations réalisées lors la rencontre du 26 avril 2019. Voici ci-dessous l’intégralité des textes.
 


Accès aux extraits de texte :

experiencespoetiques
Définitions 1               Définitions 2               Définitions 3
Aleks A. Dupraz 1                             Aleks A. Dupraz 2
Yves Favier 1    Yves Favier 2   Yves Favier 3   Yves Favier 4   Yves Favier 5
Gustave Flaubert
Jean-Charles François 1      Jean-Charles François 2      Jean-Charles François 3
Edouard Glissant 1    Edouard Glissant 2    Edouard Glissant 3    Edouard Glissant 4
Emmanuel Hocquard 1                  Emmanuel Hocquard 2
Tom Ingold 1                                                                                   Tom Ingold 2
György Kurtag 1     György Kurtag 2
François Laplantine et Alexis Nouss 1                     François Laplantine et Alexis Nouss 2
Gilles Laval
Michel Lebreton 1                                  Michel Lebreton 2
Jean-Luc Nancy
Nicolas Sidoroff 1     Nicolas Sidoroff 2      Nicolas Sidoroff 3     Nicolas Sidoroff 4
Dominique Sorrente

 


 

Emmanuel Hocquard :

La lisière est une bande, une liste, une marge (pas une ligne) entre deux milieux de nature différente, qui participe de deux sans se confondre pour autant avec eux. La lisère a sa vie propre, son autonomie, sa spécificité, sa faune, sa flore, etc. La lisière d’une forêt, la frange entre mer et terre (estran), une haie, etc. (…) Un détroit est une figure exemplaire de lisière : le détroit de Gibraltar sépare deux continents (l’Afrique et l’Europe) en même temps qu’il fait communiquer deux mers (Méditerranée et océan Atlantique).

dans la cour       platanes cinq

 dans la cour                          platanes cinq

dans la cour                 platanes cinq

(Le cours de Pise, Paris : P.O.L., 2018, p. 61)

 

Yves Favier :

Évidemment la notion de « Lisière » est celle qui titille le plus (le mieux ?) surtout lorsqu’elle est déterminée comme « zone autonome entre 2 territoires », zones musicales mouvantes et indéterminés, pourtant identifiables.
Ce ne sont pas pour moi des « no man’s (women’s) land », mais plutôt des zones de transition entre deux (ou plusieurs) milieux …
En écologie on appelle ces zones singulières des « écotones », des zones qui abritent à la fois des espèces et des communautés des différents milieux qui les bordent, mais aussi des communautés particulières qui leur sont propres. (On effleure ici 2 concepts celui de Guattari « L’écosophie » ou tout se tient et celui de Deleuze, « L’Heccéité = Evènement. »

 

Définitions : Lisières – subst. fém.

Étymol. et Hist. 1. 1244 « bord qui limite de chaque côté d’une pièce d’étoffe » (Doc. ds Fagniez t. 1, p. 151); 2. a) 1521 « frontière d’un pays » (Doc. ds Papiers d’État de Granvelle, t. 1, p. 185); b) 1606 « bord d’un terrain » (Nicot); c) 1767-68 fig. « ce qui est à la limite de quelque chose » (Diderot, Salon de 1767, p. 195); 3. a) 1680 « bandes attachées au vêtement d’un enfant pour le soutenir quand il commence à marcher » (Rich.); b) 1752 mener (qqn) par la lisière « conduire (quelqu’un) comme on mène un enfant » (Trév.); c) 1798 mener (qqn) en lisière « exercer une tutelle sur (quelqu’un) » (Ac.); 1829 tenir en lisière « id. » (M. de Guérin, loc. cit.); 4. 1830 chaussons de lisière (La Mode, janv. ds Quem. DDL t. 16). Orig. incertaine. Peut-être dér. de l’a. b. frq. *lisa « ornière », que l’on suppose d’apr. le lituanien lysẽ « plate-bande (d’un jardin) » et l’a. prussien lyso « id. (d’un champ) ». Cette forme *lisa a dû exister à côté de l’a. b. frq. *laiso, de la même famille que l’all. Gleis, Geleise « voie ferrée, ornière »; cf. a. h. all. waganleisa « ornière »; cf. aussi le norm. alise « ornière »; alisée « id. » (v. REW et FEW t. 16, p. 468b). L’hyp. du FEW t. 5, pp. 313b-314a, qui dérive lisière du subst. masc. lis (du lat. licium « lisière d’étoffe »), est peu probable, ce dernier étant plus récent que lisière (1380, « grosses dents aux extrémités d’un peigne de tisserand », Ordonnances des rois de France, t. 6, p. 473, v. aussi note b; puis, au xviiies., au sens de « lisière d’une étoffe », v. FEW t. 5, p. 312b).
http://www.cnrtl.fr/etymologie/lisi%C3%A8re

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futura-science

 

György Kurtag

[Il cite ici le professeur André Haynal, psychiatre, psychanalyste, professeur honoraire à l’Université de Genève, au sujet du livre de Daniel N. Stern, Le moment présent en psychothérapie : un monde dans un grain de sable, Paris : Éditions Odile Jacob, 2003.
https://www.cairn.info/revue-le-carnet-psy-2004-2-page-11.htm]

« Plus spectaculaire est l’émergence de “moments urgents” qui produisent des “moments de rencontre”.

Stern met l’accent sur l’expérience et non sur le sens, même si ce dernier, et ainsi la dimension du langage, joue un rôle important. Pour lui, les moments présents se produisent parallèlement à l’échange langagier pendant la séance. Les deux se renforcent et s’influencent l’un l’autre, tour à tour. L’importance du langage et de l’explicite, n’est donc pas mis en question, bien que Stern veuille centrer l’attention sur l’expérience directe et implicite. »

 

Yves Favier :

Ces lisières entre prairie, lac et forêt, accueillent des espèces des prairies qui préfèrent les milieux plus sombres et plus frais, d’autres plus aquatiques et des espèces forestières qui préfèrent la lumière et la chaleur

N’est-ce pas le cas en improvisation ?…

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Aleks A. Dupraz :

La notion de « lisière » vient progressivement se substituer dans mes écrits à celle de « marge » très travaillée par la sociologie et fréquente dans les sphères alternatives de l’art et du politique. Même si l’on sait que « la marge » est toujours en interaction(s) – ne serait-ce que dans l’imaginaire – avec son inverse (le centre où la force centrifuge des normes peut sembler à son plus haut niveau, ce qui apparaît discutable dans la mesure où la proximité des lieux de pouvoir confère aussi une certaine liberté quant à l’application, l’altération et la production des normes), la notion de « lisière » porte en elle la possibilité d’un autre déplacement qui n’est plus simplement celle du rapport entre « un centre » et « sa périphérie ». Être en lisière de l’Université, c’est déjà être à la frontière d’autres mondes et cela m’ouvre peut-être des possibilités de penser mon vécu et ma démarche autrement qu’à travers le seul prisme de la tension à l’œuvre dans un processus de construction identitaire qui se rapporterait principalement à l’institution universitaire et à ses normes.
experiencespoetiques | lisière(s)

 

François Laplantine et Alexis Nouss :

La pensée de l’entre et de l’entre-deux est résolument métisse, car l’attention à l’interstice nous fait réaliser que l’on ne peut être l’un et l’autre simultanément mais alternativement, comme dans le processus hétéronymique de Frenando Pessoa ou comme dans les pas du tango. (…) L’entre est ce que l’on ne peut placer bord à bord ou mettre bout à bout et qui nous empêche de suivre le sillon. C’est un intervalle qui ne peut être comblé ou du moins comblé immédiatement, mais appelle des médiations qu’il convient d’opposer, avec Adorno, à la réconciliation ainsi qu’à la notion d’œuvre dans la mesure où celle-ci croit atteindre un achèvement.
Métissages, de Arcimboldo à Zombi. Montréal, Pauvert, 2001.

 

Michel Lebreton :

Les lisières sont les endroits des possibles. Les limites n’en sont définies que par les milieux qui les bordent. Elles sont mouvantes, sujettes à érosions, sédimentations : elles n’ont rien d’évident.
(Voir la « maison » M. Lebreton dans la présente édition)

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futura-sciences.com

Yves Favier :

1/ L’improvisateur serait-il cet « être aux aguets » singulier ?
Chasseur/cueilleur/ toujours prêt à capter (capturer ?) les SONS existant, mais aussi « éleveur », afin de laisser émerger ceux « immanents » ? Pas encore manifestes mais déjà en « possible en devenir » ?…

2/ « le territoire ne vaut que par rapport à un mouvement par lequel on en sort. » dans le cas de la notion de Frontière de Hocquard associé à la conception politique Classique, L’improvisateur serait un passeur entre 2 territoires déterminés par avance par convention académiques exemple : passeur entre LA musique contemporaine (savante sacrée) et LA musique spontanée (prosaïque sociale)..on va dire que c’est un début, mais qui n’aura pas de développement autre que dans et par le rapport aux conventions…ça sera toujours une ligne qui sépare, c’est une « abstraction » d’où les corps concrets (public inclus) sont de fait exclus.

3/ Quelle LIGNE (musicale), pourrait marquer Limite, une « extrémité » (elle aussi abstraite) à une musique dite « libre » à seulement la considérer de l’intérieur (supposé l’intérieur de l’improvisateur).
Effectivement ôter toute possibilité de sortir ce ces limites identitaire (« l’impro c’est ça et pas autre chose », « L’improvisation aux improvisateurs ») procède du fantasme des origines créatrices et de ses « génies » isolés. … pour moi le « No man’s land » suggéré par Hocquard est plutôt ici !

 

Nicolas Sidoroff :

Emmanuel Hocquard distingue trois conceptions de la traduction au regard de la limite (la « conception réactionnaire » où la traduction ne peut que trahir), de la frontière (la « conception classique » où la traduction passe d’une langue et culture dans une autre) et la lisière (conception qui « fait de la traduction […] une haie entre les champs de la littérature »).
(Emmanuel Hocquart, Ma haie : Un privé à Tanger II, Paris : P.O.L., 2001, pp. 525-526.)

Je travaille sur les notions de « frontière » et de « lisière » entre différentes activités. (…) Une frontière se franchit au sens épais et consistant du terme, une partie du corps puis l’autre, plus ou moins progressivement. Ce corps a une épaisseur, on est d’un côté et de l’autre d’une ligne ou d’une surface qui fait frontière à un moment. Cela peut créer un balancement, comme des allers-retours en matière de poids du corps au-dessus de cette ligne ou de chaque côté de cette surface, sans déplacement des pieds. Comment passe-t-on une frontière entre plusieurs activités : que se passe-t-il quand je change de « casquette », par exemple entre un espace-temps où je suis compositeur et un autre où je suis régisseur de son ?
(Nicolas Sidoroff, « Faire quelque chose avec ça que je voudrais tant penser, faisons quelque chose avec ça, de ci, de là », Agencements N°1, mai 2018, Éditions du commun, p. 50)

 

Dominique Sorrente :

J’ai longtemps vécu sur le rebord du monde.

 

experiencespoetiques

D’un bord à l’autre, nos mouvements forment un chant d’échos, une forêt de signes en plein ciel.
experiencespoetiques | Notre mouvement (octobre 2017)

Corridor écologique :

Un corridor écologique, à distinguer du corridor biologique et du continuum écologique, est une zone de passage fonctionnelle, pour un groupe d’espèces inféodées à un même milieu, entre plusieurs espaces naturels. Ce corridor relie donc différentes populations et favorise la dissémination et la migration des espèces, ainsi que la recolonisation des milieux perturbés.

Par exemple, une passerelle qui surplombe une autoroute et relie deux massifs forestiers constitue un corridor écologique. Elle permet à la faune et à la flore de circuler entre les deux massifs malgré l’obstacle quasi imperméable que représente l’autoroute. C’est pour cette raison que cette passerelle est appelée un passage à faune.

Les corridors écologiques sont un élément essentiel de la conservation de la biodiversité et du fonctionnement des écosystèmes. Sans leur connectivité, un très grand nombre d’espèces ne disposeraient pas de l’ensemble des habitats nécessaires à leurs cycles vitaux (reproduction, croissance, refuge, etc.) et seraient condamnées à la disparition à plus ou moins brève échéance.

Par ailleurs, les échanges entre milieux sont un facteur de résilience majeur. Ils permettent ainsi qu’un milieu perturbé (incendie, crue…) soit recolonisé rapidement par les espèces des milieux environnants.

L’ensemble des corridors écologiques et des milieux qu’ils connectent forme un continuum écologique pour ce type de milieu et les espèces inféodées.

C’est pour ces raisons que les stratégies actuelles de conservation de la biodiversité mettent l’accent sur les échanges entre milieux et non plus uniquement sur la création de sanctuaires préservés mais clos et isolés.
https://www.futura-sciences.com/planete/definitions/developpement-durable-corridor-ecologique-6418/

 

Michel Lebreton :

L’enseignant va-t-il laisser les barrières ouvertes aux vagabondages et bricolages ? Ou va-t-il circonscrire toutes pratiques à l’enclos qu’il a construit au fil du temps ?

 

Edouard Glissant :

(…) là où les peuples migrants d’Europe (…) arrivent [en Amérique] avec leurs chansons, leurs traditions de famille, leurs outils, l’image de leur dieu, etc. les Africains, eux, arrivent dépouillés de tout, de toutes possibilités, et même dépouillés de leur langue. Car l’antre du bateau négrier est l’endroit et le moment où les langues africaines disparaissent, parce qu’on ne mettait jamais ensemble dans le bateau négrier, tout comme dans les plantations des gens qui parlaient la même langue. L’être se retrouvait dépouillé de toutes sortes d’éléments de sa vie quotidienne, et surtout de sa langue.
(Introduction à une poétique du divers, Paris : Gallimard, 1996, p . 16)

 

Emmanuel Hocquard :

À rattacher aux lisières tout ce qui concerne les marges (marginalia), les chemins de traverse, les espaces résiduels ou terrains vagues…
Les lisières sont les seuls espaces qui échappent aux règles fixées par les grammairiens d’État, les jardiniers de Versailles et les urbanistes internationaux.
(Op. cit. p. 62)

 

Edouard Glissant :

Qu’est-ce qui se passe pour ce migrant ? Il recompose par traces une langue et des arts qu’on pourrait dire valables pour tous. (…) L’Africain déporté n’a pas eu la possibilité de maintenir ces sortes d’héritages ponctuels. Mais il a fait quelque chose d’imprévisible à partir des seuls pouvoirs de la mémoire, c’est-à-dire des seules pensées de la trace qui lui restaient : il a composé d’une part des langages créoles et d’autre part des formes d’art valables pour tous. (…) Si ce Néo-Américain ne chante pas des chansons africaines d’il y a deux ou trois siècles, il ré-instaure dans la Caraïbe, au Brésil et en Amérique du Nord, par la pensée de la trace des formes d’art qu’il propose comme valable pour tous. La pensée de la trace me paraît être une dimension nouvelle de ce qu’il faut opposer dans la situation actuelle du monde à ce que j’appelle les pensées du système ou les systèmes de pensée. Les pensées du système ou les systèmes de pensée furent prodigieusement féconds et prodigieusement conquérants et prodigieusement mortels. La pensée de la trace est celle qui s’appose aujourd’hui le plus valablement à la fausse universalité des pensées du système.
(Op. cit., p.17)

 

Jean-Charles François :

Les belles lisières, les belles lisières, les belles lisières
Les belles lisières, les belles lisières et… le méchant lisier
Les belles lisières et le méchant lisier
Les rebelles lisières et en plein champ le lisier
Les lisières, les lisières, le lisier.
Les belles lisières et le méchant lisier
Le lisier responsable des belles algues vertes du Finistère nord, qui se décomposent en méchants éléments toxiques dangereux pour les humains.
Les belles lisières et le méchant lisier
Le mystère des lisières, la misère du lisier.
La fête des lumières, la tête emmêlée du limier
Le lit de la rivière déviée, la civière du licier défiguré
Le critère de la postière, le clystère du policier.
La folie de la vie chère et l’olivier la paix sur terre
Les belles lisières et le méchant lisier.
Le lisier sert à définir le méchant espace des artichauts entre les belles lisières comme méchant résultat d’une belle production industrielle et méchant ferment d’une production du même genre de beauté.

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L’être aux aguets, l’entre-capture, l’être aux agrès, l’entre-musculature, l’être qui agrée, proie qui se laisse capturer, l’être qui agresse, entre rapaces on s’entend bien, l’être de la Grèce, le kairos, moment d’interaction intense, l’être de la graisse…
Le lisier agresse méchamment l’odorat tandis que la polie lisière agrée de relever benoîtement les horodateurs.
Les adorateurs de l’église de la très sainte Thérèse de Lisière s’enlisent dans les agrès du prosaïque GestEtatPo lisier.
L’Eldorado de la belle filière du Glysierphosate emplit de clystère les poches de derrière de tristes sires liés à leurs enflures glyciémo-prostatiques.
Les belles lisières et le méchant lisier.
Comment sortir des lisières et pénétrer l’espace du lisier ? C’est le problème de l’improvisation semble-t-il. L’idéal de communication appartient aux lisières, mais le contenu même reste dans l’incommunicabilité du lisier (hormis son odeur nauséabonde). Si la définition de l’origine des sons au moment de la prestation improvisée sur scène semble devoir relever du domaine du non-dit, car relevant strictement de l’intimité de chaque participant, alors seules les lisières de l’interactivité des humains semblent pouvoir entrer dans le champ de la réflexion. La préparation des sons, leur élaboration effective, semble alors être du domaine exclusif des parcours individuels. L’élaboration collective des sons est laissée à la surprise du moment de rencontre de personnalités qui s’y sont préparés : advienne que pourra. L’enlisement dans le lisier.

Il ne s’agit pas non plus de dire que les lisières de communication entre les humains ne jouent pas un rôle important dans la réflexion. Dans ce sens la question de l’aguet et les méandres de l’inconscient/conscient sont bien des vecteurs essentiels à prendre en considération. Mais si l’improvisation est un jeu collectif, alors l’élaboration des sons par les individus séparés dans des parcours distincts, n’est plus suffisante pour refléter l’élaboration collective des sonorités. Se pose alors le problème de la co-construction des matériaux sonores. C’est là où l’on tombe dans le lisier. Si l’on prépare collectivement les sonorités on risque fortement de ne plus être dans l’idéal de l’improvisation qui démocratiquement laisse les voix libres de s’exprimer, qui accepte en son principe – en principe ! – la dissension en son sein. Mais si tous ceux qui appartiennent au club des improvisateurs ont fait le même parcours avant d’arriver sur scène, alors la démocratie et la dissension sur la scène ne sont que des simulacres, effets d’un théâtre pour public naïf. De même, si ceux qui ne correspondent pas aux modèles sonores idéalisés du réseau ne sont pas invités, l’accord entre ceux qui le sont sera quasiment total. La notion de déterritorialisation est-elle l’affaire d’individus qui se rencontrent en terrain neutre, ou bien l’élaboration collective d’un terrain inconnu ? La liste des éléments du lisier est longue. Comment ouvrir ce chantier tant du point de vue de la pratique que de celui de la réflexion sur la pratique ?

 

Nicolas Sidoroff :

Emmanuel Hocquard qualifie la lisière de : « tache blanche ». Assez longtemps, j’ai compris et lui ai fait dire « tâche blanche ». L’accent circonflexe avait beaucoup de sens, en évoquent à la fois le travail à faire (par la tâche) et un espace à explorer caractérisé par sa situation entre les choses (par l’adjectif légèrement substantivé de « blanc »). Derrière cela, je comprenais, et comprends encore, une invitation à venir habiter, parcourir et pratiquer de tels espaces. La « tache blanche » est très présente dans les travaux d’Emmanuel Hocquard : elle évoque les endroits inexplorés des cartes géographiques, où l’on ne pouvait pas encore savoir ce qu’il fallait écrire ni dans quelles couleurs. La « traduction tache blanche » pour lui, une « activité tache blanche » pour moi, c’est créer des « zones inexplorées (…), c’est gagner du terrain ». Dans mes habitudes de vocabulaire, je dirais aussi : créer du possible.
(« Explorer les lisières d’activité, vers une microsociologie des pratiques (musicales) », Agencements N°2, décembre 2018, Édition du commun, p. 263-264)

 

François Laplantine et Alexis Nouss :

Le zombi ou l’exemple limite du métissage. À la fois mort et vivant, il condense à lui seul le paradoxe irréductible et impensable de tout être. Le zombi ne sera plus jamais tout à fait vivant, ni totalement mort, comme si le voyage du vivant vers la mort et le retour du mort vers la vie empêchaient, de façon irrémédiable, de revenir à une condition première. Périple impossible et vacillant qui interdit, à celui qui est victime de cette sorcellerie redoutable, toute possibilité de retour à un point de départ, à une identité d’être social ou d’être moribond, stabilisée et reconnue.
(Op. cit.)

 

Edouard Glissant :

Pendant très longtemps – il faut toujours répéter – pendant très longtemps l’errance occidentale, qui a été une errance de conquêtes, une errance de fondation de territoires, a contribué à réaliser ce que nous pouvons appeler aujourd’hui la « totalité-monde ». Mais dans un espace aujourd’hui il y a de plus en plus d’errances internes, c’est-à-dire de plus en plus de projections vers la totalité-monde et de retours sur soi alors qu’on est immobile, alors qu’on n’a pas bougé de son lieu, ces formes d’errance déclenchent souvent ce qu’on appelle des exils intérieurs, c’est-à-dire des moments où l’imaginaire, l’imagination ou la sensibilité sont coupés de ce qui se passe alentour. (…) Et c’est une des données du chaos-monde, que l’assentiment à son « entour » ou la souffrance dans son « entour » sont également opératoires comme voie et moyen de connaissance de cet « entour ».
(op. cit., p. 88)

 

Lisière, subst. fém. :

Tous les rêves s’étaient levés, abandonnés à leur libre vol. Servet racontait sa joie prochaine à sortir des lisières. (Estaunié 1896)

Je me lèverai à midi : j’aurai des matinées douillettes dans mon lit. Plus d’études, plus de devoirs. (Estaunié 1896)

Dieu ! il faudra toujours qu’on me pousse et il faudra qu’on me tienne toujours en lisière et je languirai dans une éternelle enfance.
(M. de Guérin, 1829)

 

Edouard Glissant :

Schématisons à outrance : le métissage serait le déterminisme, et la créolisation c’est, par rapport au métissage, le producteur d’imprévisible. La créolisation c’est l’imprédictible. On peut prédire ou déterminer le métissage, on ne peut pas prédire ou déterminer la créolisation. La même pensée de l’ambiguïté, que les spécialistes des sciences du chaos signalent, à la base même de leur discipline, cette même pensée de l’ambiguïté régit désormais l’imaginaire du chaos-monde et l’imaginaire de la Relation.
(Ibid. p. 89)

 

Nicolas Sidoroff :

L’expression « noyau à lisière » permet donc, en premier lieu d’évacuer radicalement des représentations en boîtes rigides à frontières ou en cases limitantes et excluantes. (…) Regarder les pratiques musicales comme interaction et articulation de si « noyaux à lisières », chacun correspondant à une famille d’activité : création, performance, médiation-formation, recherche, administration, technique-lutherie.
(op. cit., p. 265)

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Yves Favier :

La notion de « lisière » est celle qui titille (le mieux) : zones musicales mouvantes et indéterminées, pourtant indentifiables.

Sons Pliés Boltanski

Sons-pliés Boltanski

Gilles Laval :

Existe-t-il un présent improvisé, à l’instant T instantané ? Quelles sont ses lisières, de l’instant à naitre ou non, ou non-être, l’instantané non figé à l’instant, juste là, hop c’est passé !
Étiez-vous présent hier à cet instant précis, partagé sans lendemain ? Je ne veux pas le savoir, je préfère le faire, sans repasser, vers les commissures des sens. L’improvisation se joue-t-elle d’elle-même ? Sans autre autres est-ce possible/impossible ? Quelle cible, si cible il y a ?
Interpénétrations et projections piquantes instantanées, répliques introspectives morphologiques agglutinantes, jonctions éloignées mouvementées écarlates, combinaisons à l’aise ou niaises, réactions à vif synchroniques, diachroniques, fusions et confusions oxymoristiques habiles. Si bleu est le lieu de mer, hors de l’eau, il se mesure en vert, en lisière c’est arc-en-ciel. Superbe masse d’ondes insaisissables où dedans brillent et foisonnent des lisières de dégradés, des départs sans retours, des arrêts pas nets, des flous roses rougissants, va savoir s’il faut faire taire, se faire terre ou ouï-dire.
J’ai ouï l’hallali sensible aux lisières des improvisalizés, (parfois des gourous courroucés d’envies d’emprises dégringolent en gammes lentes (choisis ta pente), quand d’autres pétillent d’un imprévisible heureux et de surprises survoltées). Invitons-nous de bout en bout aux commissures heuristiques kaïrostiques des espaces et des méandres imaginés, seul ou à plusieurs, à pludames, à plutoustes.

« commissure Rem. 1. La majorité des dict. du 19e s. et Lar. 20e enregistrent également l’emploi vieilli du terme en mus. pour signifier : Accord, union harmonique de sons où une dissonance est placée entre deux consonances (DG). »

Le principe de bout en bout (en anglais : end-to-end principle) est un principe central de l’architecture du réseau Internet.
Il énonce que « plutôt que d’installer l’intelligence au cœur du réseau, il faut la situer aux extrémités : les ordinateurs au sein du réseau n’ont à exécuter que les fonctions très simples qui sont nécessaires pour les applications les plus diverses, alors que les fonctions qui sont requises par certaines applications spécifiques seulement doivent être exécutées en bordure de réseau. Ainsi, la complexité et l’intelligence du réseau sont repoussées vers ses lisières. Des réseaux simples pour des applications intelligentes. »
(Wikipedia, Principe de bout à bout)

« Kairos : Concept de la Grèce antique qui correspond au temps de l’occasion opportune, c’est-à-dire qui se rapporte à un moment de rupture, à un basculement décisif par rapport au temps qui passe. » (L’internaute)
Kairos est le dieu de l’occasion opportune, du right time, par opposition à Chronos qui est le dieu du time.

brouillard bleu abstrait morceaux blancs

 

Jean-Charles François :

Les lisières font rêver,
fondre en larmes blanches
la mythologie de la tache blanche
c’est que toutes les cartes géographiques sont coloriées
il n’y en a plus pour nous faire rêver

 

Yves Favier :

…données mouvantes fluctuantes…ne laissant à aucun moment la possibilité de description d’une situation stable/ définitive…
temporaire…valable seulement sur le moment…sur le nerf…
toucher le nerf, c’est toucher la lisière…
l’improvisation comme un ravissement…un kidnapping temporel…
où l’on serait plus tout à fait soi et enfin soi-même…
…tester le temps par le geste combiné avec la forme…et vice versa…
l’irrationnel à la lisière de la physique des fréquences bien raisonnées…
…bien tempérées…
rien de magique…juste une lisière atteinte par les nerfs…
écotone…tension ENTRE…
entre les certitudes…
entre existant et préexistant…
…immanent attracteur…étrange immanence attractive…
entre silence et possible en devenir
… cette force qui touche le nerf…
…qui trouble le silence ?…
…la lisière comme continuité perpétuellement mouvante

L’inclusion de chaque milieu dans l’autre
Non directement connectés entre eux
En change les propriétés écologiques
Traits communs d’interpénétration de milieux
Terrier
Termitière
Lieu où l’on modifie son environnement
À son profit et à celui des autres espèces

De quel récit la lisière est-elle le vecteur ?…

Ecotones
Ecotones

 

György Kurtag :

[Citation du professeur André Haynal :]
« Dans son nouveau livre (Daniel N. Stern, Le moment présent en psychothérapie : un monde dans un grain de sable, Paris : Éditions Odile Jacob, 2003), Stern parle, en psychothérapeute et observateur de la vie quotidienne, de ce qu’il appelle le “moment présent”, ce qu’on pourrait aussi dénommer le moment béni, au cours duquel, tout d’un coup, un changement peut s’opérer. Ce phénomène, que les Grecs appellent kairos, est un moment d’interaction intense parmi ceux qui n’apparaissent pas sans une longue préparation préalable. Cet ouvrage centre notre regard sur le “ici et maintenant”, l’expérience présente, vécue souvent à un niveau non verbal et non conscient. Dans la première partie, l’auteur donne une description pleine de nuances de ce “maintenant”, du problème de sa nature, de son architecture temporelle et de son organisation.

Dans la deuxième partie, intitulée « La contextualisation du moment présent », il parle entre autres de la connaissance implicite et de celle intersubjective.
Implicite <> explicite :
rendre l’implicite explicite et l’inconscient conscient est une tâche importante des psychothérapies d’inspiration psychanalytique (pour lui “psychodynamiques”) ou cognitive. Le processus thérapeutique mène à des moments de rencontre et à des “bons moments” particulièrement propices à un travail d’interprétation, ou encore à un travail d’éclaircissement verbal. Ces moments de rencontre peuvent précéder l’interprétation, amener à elle ou la suivre.

Ces idées sont de toute évidence inspirées par des recherches sur le savoir et la mémoire implicite non déclarative d’une part, et explicite ou déclarative d’autre part. Ces termes se réfèrent au fait qu’ils peuvent ou non être retrouvés, consciemment ou non. Le second concerne donc un système de mémoire impliqué dans un processus d’information qu’un individu peut retrouver consciemment et déclarer. La “mémoire procédurale”, en revanche, est un type de mémoire non déclarative, qui comprend plusieurs sous-systèmes de mémoire séparés. En outre il est clair que la mémoire non déclarative influence l’expérience et le comportement (l’exemple le plus souvent cité est celui de savoir rouler à bicyclette ou jouer du piano, sans nécessairement pouvoir décrire les mouvements impliqués).

Une séance de thérapie peut être vue comme une série de moments présents mus par le désir qu’une nouvelle manière d’être ensemble ait des chances d’apparaître. Ces nouvelles expériences vont entrer dans la conscience, parfois la connaissance implicite. La plus grande partie du changement thérapeutique croissant, lent, progressif et silencieux, paraît être faite de cette manière. Plus spectaculaire est l’émergence de “moments urgents” qui produisent des “moments de rencontre”. »

 

Jean-Luc Nancy :

Comment peut-on comme artiste, donner forme… ? : vous me demandez d’entrer dans la peau de l’artiste… C’est précisément ce que je ne peux pas… Et si je dis « dans la peau » c’est bien sûr très littéralement. La peau – l’« expeausition » (…) – n’est rien d’autre que la limite où un corps prend sa forme. Si je pense à l’âme « forme d’un corps vivant » pour Aristote, je peux dire que la peau est l’âme ou mieux qu’elle anime le corps : elle ne l’enveloppe pas comme un sac, elle ne le fait pas tenir comme un corset, elle le tourne vers le monde (et aussi bien vers lui-même qui devient ainsi à la fois un « soi-même » et une partie du non-soi, du dehors). La peau ne recouvre pas, elle forme, elle façonne, expose et anime cet ensemble incroyablement complexe, enchevêtré, labyrinthique qu’est l’ensemble des organes, muscles, vaisseaux, nerfs, os, liqueurs qui n’est en fin de compte un tel « ensemble », une telle machinerie que pour aller se mettre en forme dans , par et comme peau, avec ses quelques variations ou suppléments, muqueuses, ongles, poils, et cette variation notable qu’est la cornée de l’œil, avec aussi ses ouvertures – au nombre de neuf – qui ne sont pas des « entrées » ou des « sorties », encore moins des failles ou des fissures, mais au contraire la manière dont la peau s’évase ou s’invagine, se retrousse et s’épanche ou s’exprime selon divers rapports avec le dehors – nourriture, air, odeur, saveur, son (on peut y ajouter des phénomènes électriques, magnétiques, chimiques qui se mêlent à ce que nous signalent les « sens »), – et la peau non seulement s’étend d’une ouverture à l’autre mais, je le redis, se reploie à chaque ouverture pour se conformer en tubulures, cavités, par les parois desquelles se produisent tous les métabolismes, toutes les osmoses, dissolutions, imprégnations, transmissions, contagions, diffusions, propagations, irrigations et influences (aussi comme influenza). Ce système tout à la fois organique et aléatoire, fonctionnel et hasardeux (par lui-même essentiellement exposé) ne fait rien d’autre que de reformer, renouveler et transformer incessamment la peau.
(Jean-Luc Nancy et Jérôme Lèbre, Signeaux Sensibles, Montrouge : Bayard Édition, p. 64-66)

 

Jean-Charles François :

Pour l’apeautre, la peau – l’expeausition – comme limite où le corps prend forme, peau, lisière où les pores sont la forme de l’âme et anime le corps, Saint-Bio de la contiguïté des autres corps jusqu’aux étoiles.

La peau-lisière d’Apollinaire, peauète jusqu’à sa trépanation, et peau-être a-linéaire, n’était pas policière du tout, ni très polie, mais poly-fourmilière, poly-tourbillonnaire.

Le vide de l’âme est la forme que prend cette communion entre le corps sensible et l’épeautre (dans l’œil sensible du voisin).

 

Tim Ingold :

Où qu’ils aillent et quoi qu’ils fassent, les hommes tracent des lignes : marcher, écrire, dessiner ou tisser sont des activités où les lignes sont omniprésentes, au même titre que l’usage de la voix, des mains ou des pieds. Dans Une brève histoire des lignes, l’anthropologue anglais Tim Ingold pose les fondements de ce que pourrait être une « anthropologie comparée de la ligne » – et, au-delà, une véritable anthropologie du graphisme. Étayé par de nombreux cas de figure (des pistes chantées des Aborigènes australiens aux routes romaines, de la calligraphie chinoise à l’alphabet imprimé, des tissus amérindiens à l’architecture contemporaine), l’ouvrage analyse la production et l’existence des lignes dans l’activité humaine quotidienne. Tim Ingold divise ces lignes en deux genres – les traces et les fils – avant de montrer que l’un et l’autre peuvent fusionner ou se transformer en surfaces et en motifs. Selon lui, l’Occident a progressivement changé le cours de la ligne, celle-ci perdant peu à peu le lien qui l’unissait au geste et à sa trace pour tendre finalement vers l’idéal de la modernité : la ligne droite. Cet ouvrage s’adresse autant à ceux qui tracent des lignes en travaillant (typographes, architectes, musiciens, cartographes) qu’aux calligraphes et aux marcheurs – eux qui n’en finissent jamais de tracer des lignes car quel que soit l’endroit où l’on va, on peut toujours aller plus loin.
(Texte d’introduction au livre de Tom Ingold, Une brève histoire des lignes, traduit de l’anglais par Sophie Renaut, Bruxelles : Zones sensibles, 2013.)
http://www.zones-sensibles.org/livres/tim-ingold-une-breve-histoire-des-lignes/

 

Gustave Flaubert :

Une lisière de mousse bordait un chemin creux, ombragé par des frênes, dont les cimes légères tremblaient.

 

Tim Ingold :

Mais que se passe-t-il lorsque des personnes ou des choses s’accrochent à quelque chose d’autre ? Il y a un enchevêtrement de lignes. Elles doivent se lier de telle manière que la tension qui les briserait les retienne solidement. Rien ne peut tenir sans la présence d’une ligne. Rien ne peut tenir sans qu’une ligne soit définie et sans que cette ligne puisse se mêler à d’autres.
(Life of Line, p. 3)

 

Aleks A. Dupraz :

Cette inclinaison de mon rapport à la recherche s’est accentuée à l’issue d’une année passée relativement en lisière de l’institution universitaire. Alors que je me questionnais quant aux dispositifs de recherche que je pouvais rejoindre ou mettre en place dans la perspective de contribuer au développement de démarches de recherche-action, ma trajectoire a fortement été affectée par ma participation à différents espaces de recherche et d’expérimentation que furent pour moi : le réseau des Fabriques de sociologie (rejoint en mai 2015) ; la création du collectif Animacoop’ (initiée à Grenoble quelques mois plus tard) ; le séminaire des Arts de l’attention (inauguré à Grenoble en septembre de la même année). C’est ainsi avant tout dans la rencontre que ma recherche s’est ré-engagée, se retrouvant convoquée là où elle semblait parfois manquer. En effet, malgré mes tentatives de me présenter autrement (sans toutefois savoir tout à fait comment), j’étais souvent identifiée dans ces espaces comme étudiante et/ou jeune chercheuse liée à l’Université. Ce fut tout particulièrement le cas au 11 rue Voltaire, premier local de la Chimère citoyenne, alors que j’étais partie prenante du séminaire de recherche des Arts de l’attention. Je prenais alors à nouveau conscience à quel point être identifiée comme universitaire venait quelque part dans un premier temps figer quelque chose d’une identité à laquelle je refusais d’être réduite tout en assumant pourtant une part de la fonction sociale et politique que cela supposait et de la responsabilité que cela me semblait impliquer. Dans cette mise en tension, je n’ai pu que constater mon attachement au monde de l’Université – à l’égard duquel je demeure pourtant très critique –, cela dans un contexte politique où tendaient à se multiplier et se banaliser les discours arguant de la perte de temps ou du luxe que constitueraient la réflexivité et la recherche en littérature et sciences humaines et sociales.
(« Faire université hors-les-murs, une politique du dé-placement », Agencements n°1, mai 2018, Éditions du commun, p. 13)

lisière eau
lisière eau

 

Nicolas Sidoroff :

Prenons un exemple artistique : la musique et la danse. En les considérant comme pratiques fortement marquées par une histoire de mise en disciplines, elles sont nettement séparées. Tu es musicien.ne, tu es danseur.se ; tu donnes (tu vas à) un cours de musique ou de danse. Il y a des cases, des boîtes ou des tubes d’un côté comme de l’autre. Le croisement est possible mais rare et difficile, et quand il a lieu, c’est de manière exclusive : tu es ici ou là, d’un côté ou de l’autre, tu passes une frontière à chaque fois.

En considérant la musique et la danse comme des pratiques humaines quotidiennes, elles sont extrêmement mêlées : faire de la musique c’est avoir un corps en mouvement ; danser c’est produire des sons. On mène depuis 2016 une recherche-action entre PaaLabRes et Ramdam, un centre d’art. Elle associe des personnes plutôt musiciennes (nous, membres de PaaLabRes), d’autres plutôt danseuses (des membres de la compagnie Maguy Marin), un plasticien (Christian Lhopital), et des invité.es réguliers en lien avec les réseaux ci-dessus. On expérimente des protocoles d’improvisation sur des matériaux communs. Dans les réalisations, chacun.e produit des sons et fait des mouvements en rapport aux sons et mouvements des autres, chacun.e est à la fois musicien.ne et danseur.se. Pour moi, l’état de corps (les gestes dont ceux pour faire de la musique, les attentions, les sensations, et la fatigue) sont très différent.es que celui que j’ai dans une répétition ou un concert d’un groupe de musique. Elles sont même beaucoup plus riches et intenses. Avec le vocabulaire utilisé dans les paragraphes précédents, dans ces réalisations je suis dans une forme de lisière tâ/ache blanche danse-musique. Un premier bilan qu’on est en train de tirer montre que dépasser nos boîtes disciplinaires (exploser la frontière, faire exister la lisière) est difficile.
(« Explorer les lisières d’activité, vers une microsociologie des pratiques (musicales) », Agencements N°2, décembre 2018, Édition du commun, p. 265)