Editorial 2017

Edition 2017 “Partitions graphiques”

La musique est irréductible à la parole, c’est entendu, aucune structure de langage ne peut en rendre compte. Pour dire qu’on ne peut rien dire sur la musique, il faut pourtant le dire.

L’idée que les sonorités ne peuvent pas être représentées de manière adéquate par des signes, des images, par le monde visible en général, est moins souvent exprimée. Tout ce qui dans le son ne peut être mesuré de manière simple – le timbre dans sa complexité globale – ne pourrait selon cet énoncé se réduire à un système de signes. L’accumulation de signes pour représenter la totalité de la matière sonore rendrait illisible la notation. Pour démontrer l’impossibilité de la représentation, il faut le montrer par des signes.

Déjà deux paragraphes de signes inutiles pour exprimer l’inutilité de l’effort de concilier le sonore et le visuel. Pourtant pour faire de la musique il faut souvent se téléphoner, se parler – un langage sur la musique – puis sortir de sa poche son agenda et y inscrire le lieu et l’heure d’une rencontre avec l’autre personne – une inscription graphique liée à la pratique de la musique. Et dans le cas d’une rencontre impromptue, la décision même de faire de la musique ensemble peut être considérée comme une inscription. Pourrait-on alors nommer tout ce processus « partition graphique » ?

Les éléments visuels inscrits dans la page de l’agenda ne prescrivent pas les sons qui vont être produits à cette date, dans le lieu qui lui est associé et avec les personnes qui ont écrit la même « partition » sur leur calepin. Le graphisme dans l’agenda prévoyant la date et le lieu permet la définition du temps et de l’espace de la musique, la planification partielle de son déroulement. Mais pour le reste tout peut arriver. L’agencement des sons et leur sens sont à construire au moment de la rencontre.

Les graphismes, qui déterminent autre chose que la matière musicale elle-même, donnent cette délicieuse impression de se passer de toute médiation : tout le monde y accède de façon très immédiate et sans difficulté. La présence d’une partition joue la même fonction qu’un totem, au sens religieux et énigmatique : elle oblige à faire une action, des mouvements, des sons, et son absence paralyse. Si les médiations ne sont pas données par les graphismes, elles restent des éléments indispensables à l’action. Il faut alors soit faire appel aux ressources déjà en place chez l’interprète, soit inventer des médiations sous forme de codes, de règles, de manières de transformer le visuel en sonore. L’avantage des partitions graphiques par rapport à la sécheresse de l’inscription sur l’agenda, c’est qu’elles contiennent généralement assez d’éléments saillants pour constituer des codes, soit dans un cadre déjà existant (rappelant par exemple des systèmes de notation déjà en usage), soit dans un cadre à inventer par les participant·es. Tout le monde accède à l’action, à condition que l’absence de médiations spécifiées puisse donner lieu à des médiations – déjà instituées ou à inventer – appropriées à la situation des participant·es.

C’est là le projet de PaaLabRes, concilier les sons en liberté et le langage académique, l’implication profonde des êtres dans la production et l’accès de tou·tes aux pratiques, les objets bien identifiés avec ceux qu’il faut continuellement réactualiser, l’espace privé et les prestations publiques. Et sans oublier les activités hybrides qui projettent les artistes hors de leurs étroites corporations : concilier le monde du visuel irréductible aux sons et celui des sonorités impossible à représenter ; ainsi sortir du “lisible”.

 

L’usage des partitions graphiques est aujourd’hui très répandu dans des contextes et des modes esthétiques extrêmement variés. La nouvelle édition « Partitions graphiques » du site PaaLabRes représente bien cette diversité sans pour autant prétendre à l’exhaustivité. Particulièrement importante pour nous est la confrontation de réalisations par des groupes très différents : professionnel·les, amateur·rices, étudiant·es, jeunes élèves, réalisations électroacoustiques, contributions à partir d’œuvres originales d’artistes dans le domaine plastique. Cette diversité des pratiques impliquant les partitions graphiques s’exprime en particulier autour de Treatise (1963-67) de Cornelius Cardew, ouvrage de référence pour beaucoup de musicien·nes dont nous présentons sept réalisations.

Cette nouvelle édition se présente sous forme d’une carte s’inspirant du plan de métro (Édition 2016), à partir de la photo d’un tableau de l’artiste lyonnais Christian Lhopital (merci pour sa généreuse contribution). Nous avons profité de la présence de lignes de failles sur ce tableau pour positionner des « lieux-dits » et organiser leurs connexions. La carte est constituée de contributions regroupées en régions (Treatise, films, documentation). Elles représentent deux grandes catégories :

  1. Une réalisation artistique (audio ou vidéo) d’une partition graphique se déclenche au “clic” sur le lieu-dit, c’est-à-dire sur le nom de la contribution. Un texte explicatif, théorique ou poétique, apparaît lorsqu’on passe d’un lieu-dit à l’un de ses voisins immédiats, sous la forme d’un collage avec le texte de la contribution voisine.
  2. Des réalisations de Treatise de Cardew, sous la même forme que a), regroupées dans une région de la carte.
  3. Trois exemples d’illustration musicale de films.

Des contributions sous forme de textesElles servent de points de référence :

  1. “Drastique ou plastique ?” Les liens avec « Musik und Graphik » de Stockhausen, 1959” par David Gutkin, dans des perspectives historiques et critiques.
  2. “Réflexions sur les partitions graphiques” de Etienne Lamaison, extraits d’une récente thèse sur les partitions graphiques non-procédurales.
  3. Une interview de Pascal Pariaud portant sur les pratiques pédagogiques liées aux partitions graphiques.
  4. Un collage de textes sur Treatise de Cardew (par Cornelius Cardew, John Tilbury, David Gutkin, Christopher Williams, Matthieu Saladin, Keith Rowe, Arturas Bumsteinas, Laurent Dailleau, Jim O’Rourke et Jean-Charles François).
  5. Une interview de Xavier Saïki, membre du collectif Ishtar, sur Treatise de Cardew.
  6. Une région « documentation » avec les contributions de Carl Bergstroem-Nielsen sur son International Improvised Music Archive (IIMA) et de l’Ensemble Aleph sur une exposition de partitions graphiques (« Musique et Graphisme ») organisée à Issy-les-Moulineaux dans les années 1980.

Vous pouvez vous déplacer librement dans la nouvelle carte en cliquant sur les noms des divers lieux-dits. Mais l’esprit de notre démarche est définitivement tourné vers le paarcours en suivant les lignes de faille : la balade d’un lieu-dit à son voisin fait apparaître un collage de textes ou de paroles, réalisé par PaaLabRes à partir d’éléments fournis par les contributeur·rices. Nous vous encourageons vivement à suivre un itinéraire le long d’une ligne de faille.

Le Collectif PaaLabRes : Samuel Chagnard, Guillaume Dussably, Jean-Charles François, Laurent Grappe, Karine Hahn, Gilles Laval, Noémi Lefebvre, Pascal Pariaud, Nicolas Sidoroff, Gérald Venturi.

 

Informations importantes sur les conditions pratiques de la réalisation des éditions 2016 et 2017 de l’espace numérique « PaaLabRes »

La totalité de la production de l’espace numérique PaaLabRes – structuration du site, création, traductions, réalisation technique – se fait à partir d’une absence totale de moyens et sur la base du bénévolat. Le travail est effectué par des artistes qui sont par ailleurs salariés dans des structures d’enseignements ou bien à la retraite, et qui donnent leur temps dans les limites de leurs possibilités pour rendre possible ces publications. Ces mêmes personnes sont en plus impliquées dans leurs propres projets de recherche et de création artistique, souvent dans le cadre d’études menant au doctorat. Certaines actions (ateliers) propres au collectif PaaLabRes génèrent un tout petit pourcentage en vue de payer les frais d’hébergement du site.

Mais comment vivent les plateformes et communautés de développement d’outil internet (type framasoft) en lutte contre le système ? Comment échapper à la contrepartie de la gratuité d’Internet, constituée par l’envahissement publicitaire ?

Dans la première édition 2016, nous avons par exemple utilisé « youtube » pour la réalisation des 72 Itinéraires-Chants. C’était une solution « facile » pour des fichiers qui dans leur addition pesaient lourds en espace. Mais elle impliquait 1) le recours à, et donc la participation à la googlelisation et la récupération massive et organisée des données  et 2) la présence imposée par « google » de publicité sur certaines vidéos. Pour l’édition 2017, nous avons décidé d’utiliser la plateforme « viméo », ce qui nous a paru mieux correspondre à notre sens de l’éthique, mais l’inconvénient de la présence de la publicité façon "Staffpicks" n’a pas été évité pour un compte gratuit… La ruse que nous utilisons est de donner un peu de temps pour cliquer sur des liens internes au site avant l’apparition de cette publicité.

Les dossiers sur le manque de moyens pour des projets de recherche alternatifs et l’utilisation des outils de communication numérique restent à instruire. Toutes les remarques et bonnes idées que vous pourriez exprimer à ce sujet seront beaucoup appréciées de notre part. Et d’une façon plus générale, tout retour critique sur notre démarche nous sera d’une très grande utilité.
Les commentaires peuvent être envoyés à l’adresse suivante : contact[chez]paalabres.org